Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/26

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sur un point parfaitement opposé à celui où avait eu lieu la première.

Cette fois, ce n’était pas de quatre navires ou de dix-huit cents hommes qu’il s’agissait. Douze frégates, huit corvettes et cinquante bâtiments de transport avaient jeté vingt ou vingt-cinq mille hommes sur la côte, et l’armée d’invasion s’avançait vers le Port-Louis, qu’on appelait alors le Port-Napoléon. Aussi, le chef-lieu de l’île, au moment d’être attaqué par de pareilles forces, présentait-il un spectacle difficile à décrire. De tous côtés, la foule, accourue des différents quartiers de l’île et pressée dans les rues, manifestait la plus vive agitation ; comme nul ne connaissait le danger réel, chacun créait quelque danger imaginaire, et les plus exagérés et les plus inouïs étaient ceux qui rencontraient la plus grande croyance. De temps en temps, quelque aide de camp du général commandant apparaissait tout à coup, portant un ordre et jetant à la multitude une proclamation destinée à éveiller la haine que les nationaux portaient aux Anglais, et à exalter leur patriotisme. À sa lecture, les chapeaux s’élevaient au bout des baïonnettes ; les cris de : Vive l’empereur ! retentissaient ; des serments de vaincre ou de mourir étaient échangés ; un frisson d’enthousiasme courait parmi cette foule, qui passait d’un repos bruyant à un travail furieux, et se précipitait de tous côtés, demandant à marcher à l’ennemi.

Mais le véritable rendez-vous était à la Place-d’Armes, c’est-à-dire au centre de la ville. C’est là que se rendaient, tantôt un caisson emporté au galop de deux petits chevaux de Timor ou de Pegu, tantôt un canon traîné au pas de course par des artilleurs nationaux, jeunes gens de quinze à dix-huit ans à peine, à qui la poudre qui leur noircissait la figure tenait lieu de barbe. C’était là que se rendaient des gardes civiques en tenue de combat, des volontaires en habits de fantaisie qui avaient ajouté une baïonnette à leurs fusils de chasse, des nègres vêtus de débris d’uniformes et armés de carabines, de sabres et de lances, tout cela se mêlant, se heurtant, se croisant, se culbutant et fournissant chacun sa part de bourdonnement à cette puissante rumeur qui s’élevait au-dessus la ville, comme s’élève le bruit d’un innombrable essaim d’abeilles au-dessus d’une ruche gigantesque.