Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/60

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d’un de ces charmants éventails d’ivoire découpé, transparent et fragile comme une dentelle.

En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d’un large chapeau de paille, duquel s’échappait comme un échantillon des cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu’il abritait, une longue natte qui lui tombait jusqu’au milieu du dos ; il était vêtu d’un pantalon de coton bleu, descendant jusqu’à mi-jambe, et d’une blouse de même étoffe et de même couleur, descendant jusqu’au milieu des cuisses. À ses pieds était un bambou, long d’une toise, supportant à chacune de ses extrémités un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le bambou était posé par le milieu sur l’épaule du marchand, plier cette longue canne comme un are. Ces paniers étaient remplis de ces mille petits brimborions, qui, aux colonies comme en France, dans la boutique en plein air du commerçant des tropiques, comme dans les élégants magasins d’Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tête aux jeunes filles, et quelquefois même a leurs mères. Or, comme nous l’avons dit, la belle créole, au milieu de toutes ces merveilles éparpillées sur une natte étendue à ses pieds, s’était arrêtée pour le moment à un éventail représentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des chiens, des lions et des oiseaux fantastiques ; enfin, mille portraits d’hommes, de bâtiments et d’animaux qui n’ont jamais existé que dans la drolatique imagination des habitants de Canton et de Pékin.

Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.

Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d’anglais, ni d’italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la colonie, que l’habitant des bords du fleuve Jaune n’était désigné au Port-Louis que sous le nom de Miko-Miko, les deux seuls mots qu’il prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long bambou chargé de paniers tantôt sur une