Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/62

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role, il lui saisit la main et la baisa à plusieurs reprises ; puis, comme l’étranger répétait la question qu’il lui avait déjà faite, il se décida enfin à répondre ; mais ce fut avec une expression dans le regard et un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes qui se pussent voir, car de l’air le plus attendri et le plus sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de l’éventail.

— C’est vingt livres sterling, mademoiselle, dit l’étranger se retournant vers la jeune fille, — quatre-vingt-dix piastres à peu près.

— Mille fois merci, monsieur ! répondit Sara en rougissant de nouveau. Puis, se retournant vers sa gouvernante :

— N’est-ce pas vraiment bien heureux, mamie Henriette, lui dit-elle en anglais, que monsieur parle la langue de cet homme ?

— Et surtout bien étonnant, — répondit mamie Henriette.

— C’est pourtant une chose toute simple, mesdames, répondit l’étranger dans la même langue. Ma mère mourut que je n’avais que trois mois encore, et l’on me donna pour nourrice une pauvre femme de l’île Formose qui était au service de notre maison. Sa langue est donc la première que je balbutiai, et quoique je n’aie pas trouvé souvent l’occasion de la parler, j’en ai, comme vous l’avez vu, retenu quelques mots, ce dont je me féliciterai toute ma vie, puisque j’ai pu, grâce à ces quelques mots, vous rendre un léger service.

Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d’Espagne, et faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit au galop, en saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et mamie Henriette.

L’étranger suivit la rue de Moka ; mais à peine eut-il fait un mille sur la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arrivé au pied de la montagne de la Découverte, qu’il s’arrêta tout à coup, et que ses yeux se fixèrent sur un banc construit à mi-côte de la montagne, et au milieu duquel, dans une immobilité parfaite, les deux mains posées sur ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un instant l’étranger regarda cet homme d’un air de doute ; puis, com-