Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/69

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pensée qui l’avait écarté de la vie publique le guidait dans la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui l’abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu’il eût près de quatre cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune de plus de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval, jusqu’à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui l’avaient brisé avant l’époque où l’homme est vieux, de changer sa modeste habitude en une habitude plus aristocratique, il acheta un palanquin aussi bourgeoisement simple que celui du plus pauvre habitant de l’île. Toujours soigneux d’éviter la moindre querelle, toujours poli, complaisant, serviable pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond du cœur, lui étaient antipathiques, il eût mieux aimé perdre dix arpents de terre que d’élever ou même de soutenir un procès qui lui en eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d’un plant de café, de Manioc ou de canne à sucre, il était sûr de les trouver chez Pierre Munier, qui le remerciait encore de lui avoir donné la préférence. Or, tous ces bons procédés, qui étaient au fond l’instinct de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résultat de son caractère timide, lui avaient valu l’amitié de ses voisins sans doute, mais amitié toute passive, qui, n’ayant jamais eu même l’idée de lui faire du bien, se bornait purement et simplement à ne pas lui faire de mal. Encore parmi ceux-ci y en avait-il quelques-uns qui, ne pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux esclaves et sa réputation sans tache, s’acharnaient à l’écraser constamment sous le préjugé de la couleur. Monsieur de Malmédie et son fils Henri étaient de ce nombre.

Georges, né dans les mêmes conditions que son père, mais que la faiblesse de sa constitution avait éloigné des exercices physiques, avait tourné vers la réflexion toutes ses facultés internes, et, mûr avant l’âge comme le sont en général les enfants maladifs, il avait observé d’instinct la conduite de son père, dont il avait, tout jeune encore, pénétré les motifs ; or, l’orgueil viril qui bouillonnait dans la poitrine de cet enfant, lui avait fait prendre en haine les blancs qui le méprisaient, et en dédain les mulâtres qui se laissaient mépriser. Aussi se