Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/12

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trouvé mal, et puis… ah ! voilà ! c’est cet et puis qui me tue ; il y a une fièvre, un délire, un rêve, après cet et puis.

— Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouvé sur le talus des fossés du Temple, où un moine génovéfain a voulu me confesser.

C’est égal, j’en aurai le cœur net, reprit Bussy après un silence d’un instant, qu’il employa encore à rappeler ses souvenirs. Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours pour cette égratignure, comme j’ai fait pour la dernière ?

— C’est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher ? demanda le chirurgien.

— Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j’ai du vif-argent dans les jambes.

— Faites quelques pas.

Bussy sauta à bas de son lit, et donna la preuve de ce qu’il avait avancé en faisant assez allègrement le tour de sa chambre.

— Cela ira, dit le médecin, pourvu que vous ne montiez pas à cheval et que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour.

— À la bonne heure ! s’écria Bussy, voilà un médecin ! cependant j’en ai vu un autre cette nuit. Ah ! oui, bien vu, j’ai sa figure gravée là, et, si je le rencontre jamais, je le reconnaîtrai, j’en réponds.

— Mon cher seigneur, dit le médecin, je ne vous conseille pas de le chercher ; on a toujours un peu de fièvre après les coups d’épée ; vous devriez cependant savoir cela, vous qui êtes à votre douzième.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria tout à coup Bussy, frappé d’une idée nouvelle, car il ne songeait qu’au mystère de sa nuit, est-ce que mon rêve aurait commencé au delà de la porte, au lieu de commencer en deçà ? Est-ce qu’il n’y aurait pas eu plus d’allée et d’escalier qu’il n’y avait de lit de damas blanc et or, et de portrait ? Est-ce que ces brigands-là, me croyant tué, m’auraient porté tout bellement jusqu’aux fossés du Temple, afin de dépister quelque spectateur de la scène ? Alors, c’est pour le coup que j’aurais bien certainement rêvé le reste. Dieu saint ! si c’est vrai, s’ils m’ont procuré le rêve qui m’agite, qui me dévore, qui me tue, je fais serment de les éventrer tous jusqu’au dernier !

— Mon cher seigneur, dit le médecin, si vous voulez vous guérir promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi.

— Excepté cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans écouter ce que lui disait le docteur. Celui-là, c’est autre chose ; il s’est conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu’il ait ma première visite.

— Seulement, pas avant ce soir, à cinq heures, dit le médecin.

— Soit, dit Bussy ; mais, je vous assure, ce n’est pas de sortir et de voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et de demeurer seul.

— Au fait, c’est possible, dit le docteur, vous êtes en toutes choses un singulier malade, agissez à votre guise, monseigneur ; je ne vous recommande plus qu’une chose : c’est de ne pas vous faire donner un autre coup d’épée avant que celui-là soit guéri.

Bussy promit au médecin de faire ce qu’il pourrait pour cela, et, s’étant fait habiller, il appela sa litière et se fit porter à l’hôtel Montmorency.


CHAPITRE IV.

COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, AVAIT PASSÉ SA NUIT DE NOCES


C’était un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d’Amboise, que Brantôme, son cousin, a mis au rang des grands capitaines du xvie siècle. Nul homme, depuis longtemps, n’avait fait de plus glorieuses conquêtes. Les rois et les princes avaient brigué son amitié. Les reines et les princesses lui avaient envoyé leurs plus doux sourires. Bussy avait succédé à La Mole dans les affections de Marguerite de Navarre ; et la bonne reine, au cœur tendre, qui, après la mort du favori dont nous avons écrit l’histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait fait, pour le beau et brave Bussy d’Amboise, tant de folies, que Henri, son mari, s’en était ému, lui qui ne s’émouvait guère de ces sortes de choses, et que le duc François ne lui eût jamais pardonné l’amour de sa sœur, si cet amour n’eût acquis Bussy à ses intérêts. Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour à cette ambition sourde et irrésolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits.

Mais, au milieu de tous les succès de guerre, d’ambition et de galanterie, Bussy était demeuré ce que peut être une âme inaccessible à toute faiblesse humaine, et celui-là qui n’avait jamais connu la peur n’avait jamais non plus, jusqu’à l’époque où nous sommes arrivés du moins, connu l’amour. Ce cœur d’empereur qui battait dans sa poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-même, était vierge et pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n’a pas encore touché et qui sort de la mine où il a mûri sous le regard du soleil. Aussi n’y avait-il point dans ce cœur place pour les détails de pensée qui eussent fait de Bussy un empereur véritable. Il se croyait digne d’une couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de comparaison.

Henri III lui avait fait offrir son amitié, et Bussy l’avait refusée, disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis encore ; que par conséquent semblable condition ne lui convenait pas. Henri III avait dévoré en silence cet affront, aggravé par le choix qu’avait fait Bussy du duc François pour son maître. Il est vrai que le duc François était le maître de Bussy comme le bestiaire est le maître du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le mange. Tel était ce Bussy que François poussait à soutenir ses querelles particulières. Bussy le voyait bien, mais le rôle lui convenait.

Il s’était fait une théorie à la manière de la devise des Rohan, qui disaient : « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis. » Bussy se disait : — Je ne puis être roi de France, mais M. le duc d’Anjou peut et veut l’être, je serai roi de M. le duc d’Anjou.

Et, de fait, il l’était.

Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy redoutable, ils coururent prévenir M. de Brissac.

— M. de Saint-Luc est-il au logis ? demanda Bussy, passant la tête aux rideaux de la portière.

— Non, monsieur, fit le concierge.

— Où le trouverai-je ?

— Je ne sais, monsieur, répondit le digne serviteur. On est même fort inquiet à l’hôtel. M. de Saint-Luc n’est pas rentré depuis hier.

— Bah ! fit Bussy tout émerveillé.

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

— Mais madame de Saint-Luc ?

— Oh ! madame de Saint-Luc, c’est autre chose.

— Elle est à l’hôtel ?

— Oui.

— Prévenez donc madame de Saint-Luc que je serais charmé si j’obtenais d’elle la permission de lui présenter mes respects.

Cinq minutes après, le messager revint dire que madame de Saint-Luc recevrait avec grand plaisir M. de Bussy.

Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier ; Jeanne de Cossé était venue au-devant du jeune homme jusqu’au milieu de la salle d’honneur. Elle était fort pâle, et ses cheveux, noirs comme l’aile du corbeau, donnaient à cette pâleur le ton de l’ivoire jauni ; ses yeux étaient rouges d’une douloureuse insomnie, et l’on eût suivi sur sa joue le sillon argenté d’une larme récente. Bussy, que cette pâleur avait d’abord fait sourire et qui préparait un compliment de circonstance à ces yeux battus, s’arrêta dans son improvisation à ces symptômes de véritable douleur.

— Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgré toute la crainte que votre présence me fait éprouver.

— Que voulez-vous dire, madame ? demanda Bussy, et comment ma personne peut-elle vous annoncer un malheur ?