Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/206

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— Foi de gentilhomme.

— M. d’Anjou ne vous a rien confié ?

— Rien. M. d’Anjou ne me confie que les choses qu’il peut dire tout haut, et j’ajouterai presque qu’il peut dire à tout le monde.

— Eh bien ! moi qui ne suis pas le duc d’Anjou, moi qui aime mes amis pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu’il se prépare pour demain des événements graves, et que les partis d’Anjou et de Guise méditent un coup dont la déchéance du roi pourrait bien être le résultat.

Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine défiance, mais sa figure exprimait la plus entière franchise, et il n’y avait point à se tromper à cette expression.

— Comte, lui répondit-il, je suis au duc d’Anjou, vous le savez, c’est-à-dire que ma vie et mon épée lui appartiennent. Le roi, contre lequel je n’ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune, et n’a jamais manqué l’occasion de me dire ou de me faire une chose blessante. Et demain même — Bussy baissa la voix — je vous dis cela, mais je le dis à vous seul, comprenez-vous bien ? demain je vais risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses favoris.

— Ainsi, demanda Monsoreau, vous êtes résolu à subir toutes les conséquences de votre attachement au duc d’Anjou ?

— Oui.

— Vous savez où cela vous entraîne, peut-être.

— Je sais où je compte m’arrêter ; quelque motif que j’aie de me plaindre du roi, jamais je ne lèverai la main sur l’oint du Seigneur ; je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans provoquer personne, M. le duc d’Anjou, afin de le défendre en cas de péril.

M. de Monsoreau réfléchit un instant, et, posant sa main sur l’épaule de Bussy :

— Cher comte, lui dit-il, le duc d’Anjou est un perfide, un lâche, un traître, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son serviteur le plus fidèle, son ami le plus dévoué ; cher comte, abandonnez-le, suivez le conseil d’un ami, allez passer la journée de demain dans votre petite maison de Vincennes, allez où vous voudrez, mais n’allez pas à la procession de la Fête-Dieu.

Bussy le regarda fixement.

— Mais pourquoi suivez-vous le duc d’Anjou vous-même ? répliqua-t-il.

— Parce que, pour des choses qui intéressent mon honneur, répondit le comte, j’ai besoin de lui quelque temps encore.

— Eh bien ! c’est comme moi, dit Bussy ; pour des choses qui intéressent aussi mon honneur, je suivrai le duc.

Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se quittèrent.

Nous avons dit, dans le chapitre précédent, ce qui se passa le lendemain, au lever du roi.

Monsoreau rentra chez lui, et annonça à sa femme son départ pour Compiègne ; en même temps, il donna l’ordre de faire tous les préparatifs de ce départ.

Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel futur de Bussy et d’Épernon ; mais d’Épernon était celui des mignons du roi qui avait la moindre réputation de courage et d’adresse, elle n’avait donc qu’une crainte mêlée d’orgueil en songeant au combat du lendemain.

Bussy s’était présenté dès le matin chez le duc d’Anjou et l’avait accompagné au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le prit en revenant de chez son frère, et tout le cortège royal s’achemina vers Saint-Germain-l’Auxerrois.

En voyant Bussy si franc, si loyal, si dévoué, le prince avait eu quelques remords ; mais deux choses combattaient en lui les bonnes dispositions : le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la crainte que, tout en se tenant debout près de son trône, Bussy ne fût le véritable roi ; puis, l’amour de Bussy pour madame de Monsoreau, amour qui éveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du cœur du prince.

Cependant il s’était dit, car Monsoreau lui inspirait, de son côté, des inquiétudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s’était dit :

— Ou Bussy m’accompagnera, et en me secondant par son courage, fera triompher ma cause, et alors, si j’ai triomphé, peu m’importe ce que dira et ce que fera le Monsoreau ; ou Bussy m’abandonnera, et alors je ne lui dois plus rien, et je l’abandonne à mon tour.

Le résultat de cette double réflexion dont Bussy était l’objet faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune homme. Il le vit avec son visage calme et souriant entrer à l’église après avoir galamment cédé le pas à M. d’Épernon, son adversaire, et s’agenouiller un peu en arrière.

Le prince fit alors signe à Bussy de se rapprocher de lui. Dans la position où il se trouvait, il était obligé de tourner complètement la tête, tandis qu’en le faisant mettre à sa gauche, il n’avait besoin que de tourner les yeux.

La messe était commencée depuis un quart d’heure à peu près, quand Remy entra dans l’église et vint s’agenouiller près de son maître. Le duc tressaillit à l’apparition du jeune médecin, qu’il savait être confident des secrètes pensées de Bussy.

En effet, au bout d’un instant, après quelques paroles échangées tout bas, Remy glissa un billet au comte.

Le prince sentit un frisson passer dans ses veines : une petite écriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.

— C’est d’elle, dit-il ; elle lui annonce que son mari quitte Paris.

Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l’ouvrit et lut.

Le prince ne voyait plus le billet ; mais il voyait le visage de Bussy, que dorait un rayon de joie et d’amour.

— Ah ! malheur à toi si tu ne m’accompagnes pas ! murmura-t-il.

Bussy porta le billet à ses lèvres et le glissa sur son cœur.

Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eût été là, peut-être le duc n’eût-il pas eu la patience d’attendre le soir pour lui nommer Bussy.

La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, où une collation attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la galerie. Les Suisses étaient en haie à partir de la porte du Louvre ; Crillon et les gardes françaises étaient rangés dans la cour.

Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d’Anjou ne perdait Bussy.

En entrant au Louvre, Bussy s’approcha du duc.

— Pardon, monseigneur, fit-il en s’inclinant ; je désirerais dire deux mots à Votre Altesse.

— Pressés ? demanda le duc.

— Très pressés, monseigneur.

— Ne pourras-tu me les dire pendant la procession ? Nous marcherons à côté l’un de l’autre.

— Monseigneur m’excusera, mais je l’arrêtais justement pour lui demander la permission de ne pas l’accompagner.

— Comment cela ? demanda le duc d’une voix dont il ne put complètement dissimuler l’altération.

— Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait, puisqu’il doit vider la querelle entre l’Anjou et la France ; je désirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes et y faire retraite toute la journée.

— Ainsi, tu ne viens pas à la procession où vient la cour, où vient le roi ?

— Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.

— Tu ne me rejoindras pas même à Sainte-Geneviève ?

— Monseigneur, je désire avoir toute la journée à moi.

— Mais cependant, dit le duc, si une occasion se présente, dans le courant de la journée, où j’aie besoin de mes amis !…

— Comme monseigneur n’en aurait besoin, dit-il, que