Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/43

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— Partout où vous serez, vous le savez bien, et dès qu’il n’y aura plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre.

— Eh bien ! monsieur, je suis prête à accepter votre protection aux conditions que vous imposez.

— Je n’impose rien, mademoiselle, répondit le comte, j’offre un moyen de vous sauver, voilà tout.

— Eh bien ! je me reprends, et je dis avec vous : Je suis prête à accepter le moyen de salut que vous m’offrez, à trois conditions.

— Parlez, mademoiselle.

— La première, c’est que Gertrude me sera rendue.

— Elle est là, dit le comte.

— La seconde est que nous voyagerons séparés jusqu’à Paris.

— J’allais vous offrir cette séparation pour rassurer votre susceptibilité.

— Et la troisième, c’est que notre mariage, à moins d’urgence reconnue de ma part, n’aura lieu qu’en présence de mon père.

— C’est mon plus vif désir, et je compte sur sa bénédiction pour appeler sur nous celle du ciel.

Je demeurai stupéfaite. J’avais cru trouver dans le comte quelque opposition à cette triple expression de ma volonté, et, tout au contraire, il abondait dans mon sens.

— Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, à mon tour, de vous donner quelques conseils ?

— J’écoute, monsieur.

— C’est de ne voyager que la nuit.

— J’y suis décidée.

— C’est de me laisser le choix des gîtes que vous occuperez et le choix de la route ; toutes mes précautions seront prises dans un seul but, celui de vous faire échapper au duc d’Anjou.

— Si vous m’aimez comme vous le dites, monsieur, nos intérêts sont les mêmes ; je n’ai donc aucune objection à faire contre ce que vous demandez.

— Enfin, à Paris, c’est d’adopter le logement que je vous aurai préparé, si simple et si écarté qu’il soit.

— Je ne demande qu’à vivre cachée, monsieur ; et plus le logement sera simple et écarté, mieux il conviendra à une fugitive.

— Alors, nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me reste plus, pour me conformer à ce plan tracé par vous, qu’à vous présenter mes très humbles respects, à vous envoyer votre femme de chambre et à m’occuper de la route que vous devez suivre de votre côté.

— De mon côté, monsieur, répondis-je ; je suis gentillefemme comme vous êtes gentilhomme ; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes les miennes.

— Voilà tout ce que je demande, dit le comte, et cette promesse m’assure que je serai bientôt le plus heureux des hommes.

À ces mots, il s’inclina et sortit.

Cinq minutes après, Gertrude entra.

La joie de cette bonne fille fut grande ; elle avait cru qu’on la voulait séparer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de se passer ; il me fallait quelqu’un qui pût entrer dans toutes mes vues, seconder tous mes désirs, comprendre, dans l’occasion, à demi-mot, obéir sur un signe et sur un geste. Cette facilité de M. de Monsoreau m’étonnait, et je craignais quelque infraction au traité qui venait d’être arrêté entre nous.

Comme j’achevais, nous entendîmes le bruit d’un cheval qui s’éloignait. Je courus à la fenêtre, c’était le comte qui reprenait au galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette route au lieu de marcher en avant ? c’est ce que je ne pouvais comprendre. Mais il avait accompli le premier article du traité en me rendant Gertrude, il accomplissait le second en s’éloignant ; il n’y avait rien à dire. D’ailleurs, vers quelque but qu’il se dirigeât, ce départ du comte me rassurait.

Nous passâmes toute la journée dans la petite maison, servies par notre hôtesse : le soir seulement, celui qui m’avait paru le chef de notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres ; comme le danger me paraissait d’autant plus grand que j’étais près du château de Beaugé, je lui répondis que j’étais prête ; cinq minutes après il rentra et m’indiqua en s’inclinant qu’on n’attendait plus que moi. À la porte je trouvai ma haquenée blanche ; comme l’avait prévu le comte de Monsoreau, elle était revenue au premier appel.

Nous marchâmes toute la nuit et nous nous arrêtâmes, comme la veille, au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze lieues à peu près ; au reste, toutes les précautions avaient été prises par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue, ni du froid ; la haquenée qu’il m’avait choisie avait le trot d’une douceur particulière, et, en sortant de la maison, on m’avait jeté sur les épaules un manteau de fourrure.

Cette halte ressembla à la première, et toutes nos courses nocturnes à celle que nous venions de faire : toujours les mêmes égards et les mêmes respects ; partout les mêmes soins, il était évident que nous étions précédés par quelqu’un qui se chargeait de faire préparer les logis : était-ce le comte, je n’en sus rien, car, accomplissant cette partie de nos conventions avec la même régularité que les autres, pas une seule fois pendant la route je ne l’aperçus.

Vers le soir du septième jour, j’aperçus, du haut d’une colline, un grand amas de maisons. C’était Paris.

Nous fîmes halte pour attendre la nuit, puis, l’obscurité venue, nous nous remîmes en route ; bientôt nous passâmes sous une porte au delà de laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense édifice, qu’à ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastère, puis nous traversâmes deux fois la rivière. Nous prîmes à droite, et, après dix minutes de marche, nous nous trouvâmes sur la place de la Bastille. Alors un homme qui semblait nous attendre se détacha d’une porte, et s’approchant du chef de l’escorte :

— C’est ici, dit-il.

Le chef de l’escorte se retourna vers moi.

— Vous entendez, madame, nous sommes arrivés.

Et sautant à bas de son cheval, il me présenta la main pour descendre de ma haquenée, comme il avait l’habitude de le faire à chaque station.

La porte était ouverte ; une lampe éclairait l’escalier, posée sur les degrés.

— Madame, dit le chef de l’escorte, vous êtes ici chez vous ; à cette porte finit la mission que nous avons reçue de vous accompagner ; puis-je me flatter que cette mission a été accomplie selon vos désirs et avec le respect qui nous avait été recommandé ?

— Oui, monsieur, lui dis-je, et je n’ai que des remercîments à vous faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m’ont accompagnée. Je voudrais les rémunérer d’une façon plus efficace. Mais je ne possède rien.

— Ne vous inquiétez point de cela, madame, répondit celui auquel je présentais mes excuses ; ils sont récompensés largement.

Et remontant à cheval après m’avoir saluée :

— Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne se souvienne assez de cette porte pour la reconnaître.

À ces mots, la petite troupe s’éloigna au galop et se perdit dans la rue Saint-Antoine.

Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut à travers le guichet que nous les vîmes s’éloigner.

Puis nous nous avançâmes vers l’escalier, éclairé par la lampe ; Gertrude la prit et marcha devant.

Nous montâmes les degrés et nous nous trouvâmes dans le corridor ; les trois portes en étaient ouvertes.

Nous prîmes celle du milieu et nous nous trouvâmes dans le salon où nous sommes. Il était tout éclairé comme en ce moment.

J’ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette, puis cette autre, qui était celle de ma chambre à coucher, et, à mon grand étonnement, je me trouvai en face de mon portrait.