Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/64

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d’Aunis, M. d’Entragues le jeune, M. de Ribeirac et M. de Livarot, gentilshommes que Votre Altesse connaît peut-être et qui sont aussi braves que loyaux. Voici encore M. le vidame de Castillon, M. le baron de Lusignan, MM. Cruce et Leclerc, tous pénétrés de la sagesse de Votre Altesse Royale et heureux de marcher sous ses auspices à l’émancipation de la sainte religion et du trône. Nous recevrons donc avec reconnaissance les ordres qu’elle voudra bien nous donner.

Le duc d’Anjou ne put dissimuler un mouvement d’orgueil. Ces Guises, si fiers, qu’on n’avait jamais pu les faire plier, parlaient d’obéir.

Le duc de Mayenne reprit :

— Vous êtes, par votre naissance, par votre sagesse, monseigneur, le chef naturel de la sainte Union, et nous devons apprendre de vous quelle est la conduite qu’il faut tenir à l’égard de ces faux amis du roi dont nous parlions tout à l’heure.

— Rien de plus simple, répondit le prince avec cette espèce d’exaltation fébrile qui tient lieu de courage aux hommes faibles ; quand des plantes parasites et vénéneuses croissent dans un champ, dont sans elles on tirerait une riche moisson, il faut déraciner ces herbes dangereuses. Le roi est entouré non pas d’amis, mais de courtisans qui le perdent et qui excitent un scandale continuel dans la France et dans la chrétienté.

— C’est vrai, dit le duc de Guise d’une voix sombre.

— Et d’ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empêchent, nous, les véritables amis de S. M., d’arriver jusqu’à elle, comme c’est le droit de nos charges et de nos naissances.

— Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs vulgaires, à ceux de la première Ligue, le soin de servir Dieu. En servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous, faisons nos affaires. Des hommes nous gênent : ils nous bravent, ils nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que nous honorons le plus et qui est notre chef.

Le front du duc d’Anjou se couvrit de rougeur.

— Détruisons, continua Mayenne, détruisons jusqu’au dernier cette engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et que chacun de nous s’engage à en retrancher un seul de la vie. Nous sommes trente ici, comptons-les.

— C’est penser sagement, dit le duc d’Anjou, et vous avez déjà fait votre tâche, monsieur de Mayenne.

— Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc.

— Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d’Entragues ; moi, je me charge de Quélus.

— Moi de Maugiron, dit Livarot.

— Et moi de Schomberg, dit Ribeirac.

— Bien ! bien ! répétait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns.

— Et nous ! et nous ! crièrent tous les ligueurs.

M. de Monsoreau s’avança.

— Ah ! ah ! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les choses, ne riait plus, voici le grand-veneur qui vient réclamer sa part de la curée.

Chicot se trompait.

— Messieurs, dit-il en étendant la main, je réclame un instant de silence. Nous sommes des hommes résolus, et nous avons peur de nous parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules.

Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de franchise. Ce n’est pas des mignons du roi Henri qu’il s’agit, ce n’est pas de la difficulté que nous éprouvons à nous approcher de sa personne.

— Allons donc ! disait Chicot écarquillant les yeux au fond de son confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche pour ne pas perdre un mot de ce qu’on disait. Allons donc ! hâte-toi, j’attends.

— Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c’est l’impossibilité devant laquelle nous sommes acculés. C’est la royauté que l’on nous donne et qui n’est pas acceptable pour une noblesse française : des litanies, du despotisme, de l’impuissance et des orgies, la prodigalité pour des fêtes qui font rire de pitié toute l’Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les arts. Ce n’est pas de l’ignorance, ce n’est pas de la faiblesse, une conduite pareille, messieurs, c’est de la démence !

Un silence funèbre accueillit les paroles du grand-veneur. L’impression était d’autant plus profonde, que chacun se disait tout bas ce qu’il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit comme à l’écho de sa propre voix, et frissonna en songeant qu’il était en tous points de l’avis de l’orateur.

M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d’un excès d’approbation, continua :

— Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et fainéant, au moment où l’Espagne allume les bûchers, au moment où l’Allemagne réveille les vieux hérésiarques assoupis dans l’ombre des cloîtres, quand l’Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idées et les têtes ? Toutes les nations travaillent glorieusement à quelque chose. Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un grand prince qui blâmera peut-être ma témérité, car il a le préjugé de famille ; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernés par un roi, mais par un moine.

À ces mots, l’explosion, habilement préparée et habilement contenue depuis une heure par la circonspection des chefs, éclata si violemment, que nul n’eût reconnu dans ces énergumènes ces froids et sages calculateurs de la scène précédente.

— À bas Valois ! cria-t-on, à bas frère Henri ! donnons-nous pour chef un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s’il le faut, mais pas un frocard !

— Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d’Anjou, pardon, je vous en conjure, pour mon frère, qui se trompe, ou plutôt qui est trompé. Laissez-moi espérer, messieurs, que nos sages remontrances, que l’efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le ramèneront dans la bonne voie.

— Siffle, serpent, dit Chicot, siffle.

— Monseigneur, répondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu peut-être un peu tôt, mais enfin elle a entendu l’expression sincère de la pensée de l’association. Non, il ne s’agit plus ici d’une ligue contre le Béarnais, épouvantail des imbéciles ; il ne s’agit plus d’une ligue pour soutenir l’Église, qui se soutiendra bien toute seule ; il s’agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position abjecte où elle se trouve. Trop longtemps nous avons été retenus par le respect que Votre Altesse nous inspire ; trop longtemps cet amour que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermés violemment dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est révélé, monseigneur, et Votre Altesse va assister à la véritable séance de la Ligue, dont ce qui vient de se passer n’est que le préambule.

— Que voulez-vous dire, monsieur le duc ? demanda le prince palpitant tout à la fois d’inquiétude et d’ambition.

— Monseigneur, nous nous sommes réunis, continua le duc de Guise, non pas, comme l’a dit judicieusement M. le grand-veneur, pour rebattre des questions usées en théorie, mais pour agir efficacement. Aujourd’hui nous nous choisissons un chef capable d’honorer et d’enrichir la noblesse de France ; et, comme c’était la coutume des anciens Francs, lorsqu’ils se donnaient un chef, de lui donner un présent digne de lui, nous offrons un présent au chef que nous nous sommes choisi…

Tous les cœurs battirent, mais moins fort que celui du duc.

Cependant il resta muet et immobile, et sa pâleur seule trahit son émotion.

— Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placée derrière lui un objet assez lourd qu’il éleva entre ses mains, messieurs, voici le présent qu’en votre nom à tous je dépose aux pieds du prince.

— Une couronne ! s’écria le duc se soutenant à peine, une couronne à moi, messieurs !

— Vive François III ! s’écria d’une voix qui fit trembler la voûte la troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tiré leurs épées.

— Moi ! moi ! balbutiait le duc tremblant à la fois de joie et