Page:Dumas - Le Meneur de loups (1868).djvu/48

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Son père lui avait fait donner une éducation au-dessus de sa position. Thibault avait été à l’école de l’abbé Fortier, magister de Villers-Cotterêts ; il savait lire, écrire, compter ; il avait appris même un peu de latin, ce qui le rendait très fier.

Thibault avait employé beaucoup de temps à lire. Il avait lu surtout les livres à la mode à la fin du dernier siècle. Chimiste malhabile, il n’avait pas su séparer le bon du mauvais, ou plutôt il en avait séparé le mauvais, et c’était particulièrement le mauvais qu’il avait avalé à large dose, laissant le bon se précipiter au fond du verre.

Sans doute, à l’âge de vingt ans, Thibault avait rêvé autre chose que d’être sabotier.

Un instant, par exemple, il jeta les yeux sur l’état militaire.

Mais les camarades qui avaient porté la double livrée du roi et de la France, entrés au service comme soldats, étaient sortis du service comme soldats, n’ayant point gagné, pendant cinq ou six années d’esclavage, le plus petit grade, pas même celui de caporal.

Thibault avait songé aussi à se faire marin.

Mais la carrière de la marine était bien autrement fermée encore aux plébéiens que celle de l’armée.

Au bout de quinze ou vingt ans de dangers, de tempêtes, de combats, il pouvait arriver à être contre-maître, voilà tout, et encore !

Or, ce n’était pas la veste courte et le pantalon de toile à voile que Thibault ambitionnait de porter : c’était l’habit bleu de roi, avec le gilet rouge et l’épaulette d’or en patte de chat.

Mais il n’y avait pas d’exemple que le fils d’un sabotier fût jamais devenu capitaine de frégate, même lieutenant, même enseigne.

Il fallait donc renoncer à être marin.

Thibault aurait assez aimé l’état de notaire. Il songea