Page:Dumas - Le Meneur de loups (1868).djvu/57

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et, devenant la corde de l’arc dont le daim et la meute faisaient le cercle, il prit les grands devants avec toute la vitesse dont les jambes d’un homme sont capables.

Thibault avait deux chances : s’embusquer sur la route du daim et le tuer avec son épieu, ou le surprendre au moment où il serait forcé par les chiens, et s’emparer de lui.

Le désir de se venger de la brutalité du baron Jean ne dominait point tellement Thibault, qu’il ne songeât, tout en courant, à l’excellente chère qu’il allait faire, pendant près d’un mois, des épaules, du râble et des cuissots du daim, marinés à point, rôtis à la broche, ou coupés par tranches et frits dans la poêle.

Au reste, ces deux idées, vengeance et gourmandise, se combinaient de telle sorte dans son cerveau, que, tout en courant mieux que de plus belle, il riait dans sa barbe en voyant à la fois en perspective la mine piteuse du baron et de ses gens regagnant le château de Vez après ce honteux buisson creux, et sa propre physionomie, lorsque, la porte bien fermée, une bonne chopine de vin près de lui, il serait attablé tête à tête avec un cuissot de l’animal, et qu’un jus parfumé et sanguinolent s’échapperait dudit cuissot sous le fil du couteau y revenant pour la troisième ou quatrième fois.

Le daim, autant qu’en pouvait juger Thibault, prenait la direction du pont placé sur la rivière d’Ourcq, entre Noroy et Troesne.

À l’époque où ces événements se passent, il y avait un pont jeté d’une rive à l’autre, et formé de deux madriers et de quelques planches.

Comme la rivière était très haute et très rapide, Thibault pensa que le daim ne se hasarderait point à la passer à gué.

En conséquence, il se cacha derrière un rocher, à portée du pont, et attendit.