Page:Dunant - Un souvenir de Solférino, 1862.djvu/61

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d’autres, il m’a l’air d’être du Midi. N’est-ce pas, monsieur, que vous êtes de Bordeaux ? » me demande un troisième, et chacun veut que je sois de sa province ou de sa ville. La résignation dont faisaient ordinairement preuve ces simples soldats de la ligne, est digne de remarque et d’intérêt. Pris individuellement, qu’était chacun d’eux dans ce grand bouleversement ? Bien peu de chose. Ils souffraient sans se plaindre, ils mouraient humblement et sans bruit.

Rarement les Autrichiens blessés et prisonniers ont voulu braver les vainqueurs ; cependant quelques-uns refusent de recevoir des soins dont ils se défient, ils arrachent leurs bandages et font saigner leurs blessures ; un Croate a pris la balle qu’on venait de lui extraire et l’a lancée au front du chirurgien ; d’autres demeurent silencieux, mornes et impassibles ; en général ils n’ont pas cette expansion, cette bonne volonté, cette vivacité expressive et liante qui caractérise les hommes de la race latine ; toutefois, la plupart sont loin de se montrer insensibles ou rebelles aux bons traitements, et une sincère reconnaissance se peint sur leur figure étonnée. Un d’entre eux, âgé de dix-neuf ans, refoulé, avec une quarantaine de ses compatriotes, dans la partie la plus reculée de l’église, est depuis trois jours sans nourriture ; il a perdu un œil, il tremble de fièvre et ne peut plus parler, à peine a-t-il la force de prendre un peu de bouillon ; nos soins le ranimèrent, et vingt-quatre heures plus tard lorsqu’on put le diriger sur Brescia, il nous quitta avec regret, presque