Page:Duplessis - Le Batteur d'estrade, 3, 1856.djvu/11

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Canadien, arracha enfin miss Mary à ses pensées. Elle leva les yeux sur le géant.

— Je crois qu’il est temps de partir, master Grandjean ! Qu’en pensez-vous ? lui dit-elle d’un air distrait,

— Je pense, miss Mary, que, depuis trois heures que nos chevaux sont sellés et bridés, voilà la vingtième fois au moins que vous m’adressez la même question. Je ne recule jamais devant une fatigue nécessaire, mais je déteste subir un dérangement inutile. Pourquoi ne m’avez-vous pas laissé dormir sur ce beau petate  [1] presque neuf que m’avait obligeamment prêté l’hôtesse, et où je reposais si mollement ? On ne rencontre pas tous les jours de semblables aubaines en voyage. Les femmes ne savent jamais au juste ce qu’elles veulent. Décidément, je me repens d’être entré à votre service.

La jeune Américaine n’avait pas écouté la réponse de son serviteur ; elle était retombée dans ses réflexions.

— Allons ! trêve à mes lâches irrésolutions, murmura-t-elle ; reculer devant une aussi facile démarche, ce serait m’avouer vaincue sans avoir combattu ; ce serait me montrer indigne de mon amour. S’adressant alors au Canadien :

— Master Grandjean, dit-elle en élevant la voix, hâtez-vous de terminer votre déjeuner… je suis prête à me mettre en route !

— Mon déjeuner, miss Mary ! répéta le géant d’un ton d’ironie des plus marqués ; mais où donc est-il, je vous prie ? Ce n’est pas, sans doute, ce grain de cacao délayé et fondu dans une goutte d’eau que vous appelez un déjeuner ? Depuis six jours que nous sommes arrivés à Guaymas, je n’ai pas encore mangé une seule fois sérieusement… Enfin, n’importe ! ceci est un détail… Partons !

Miss Mary n’insista pas, elle effleura du bout de ses lèvres sa tasse de chocolat, et se retournant vers la servante mexicaine :

— Mon enfant, lui dit-elle, tu rappelleras à ta maîtresse la promesse qu’elle m’a faite de m’expédier sans retard, au rancho de Buenavista, et si l’on ne m’y trouvait pas, à celui de la Ventana, les lettres qui m’arriveront ici de San-Francisco. Je récompenserai généreusement le courrier qui me les apportera.

— Bien, señora, je m’acquitterai fidèlement de votre commission. Serez-vous longtemps absente ?

Cette question, quoique fort insignifiante, causa une assez vive émotion à l’Américaine.

— Je l’ignore, dit-elle ; Dieu seul sait, mon enfant, ce que me réserve l’avenir !

Il y avait, dans ces paroles de miss Mary, une mélancolie pleine de découragement.

— Cependant, señora, si des voyageurs ou des étrangers veulent louer la maison, ma maîtresse devra la leur refuser ?… Vous la gardez pour vous ?…

— Oui, mon enfant !…

Miss Mary se leva et sortit de la salle à manger ; Grandjean la suivit après avoir jeté un regard de mépris sur sa propre tasse de chocolat restée intacte.

Quelques minutes plus tard, l’aventurier et la fille de master Sharp, montés sur deux excellents et vigoureux chevaux, sortaient de Guaymas. Miss Mary était revêtue d’une courte et élégante amazone ; une valise assez volumineuse, attachée derrière la selle du Canadien, renfermait le bagage de la jeune fille ; quant à Grandjean, il portait, selon son habitude, toute sa garde-robe sur son dos.

Pendant la première heure de marche un silence complet régna entre les deux voyageurs ; ce fut le Canadien qui, en arrivant à un endroit où la route bifurquait, arrêta sa monture et prit la parole.

— Faut-il continuer d’avancer droit devant nous ou bien incliner sur notre gauche, miss Mary ? demanda-t-il.

— Vous n’ignorez point, Grandjean, que je ne suis jamais venue dans ce pays-ci, que vous m’avez assuré, vous, parfaitement connaître !… Montrez-moi la route… je vous suivrai !…

— Il y a une excellente raison qui m’empêche de vous servir de guide, miss Mary… c’est que j’ignore complètement où vous voulez aller !…

— Ne m’avez-vous point dit, Grandjean, que le rancho de Buenavista n’est pas bien éloigné de celui de la Ventana ?

— D’environ deux lieues, miss Mary !… J’ai même ajouté que Buenavista ayant été saccagé lors de la dernière excursion des Apaches, son séjour ne doit pas offrir de grandes ressources aux voyageurs.

La jeune fille fut quelque temps sans répondre ; il était évident qu’une cruelle indécision tiraillait son esprit.

— Où mènent ces deux chemins ? demanda-t-elle,

— L’un conduit justement à Buenavista.

— Et l’autre ?

— Au rancho de la Ventana.


Les irrésolutions de miss Mary recommencèrent ; tout à coup, et comme frappée d’une inspiration soudaine, elle détacha le voile de mousseline qui entourait son chapeau et le livra au caprice du vent. Le léger tissu resta pendant un instant immobile dans l’espace ; puis, emporté bientôt par une subite bouffée de la brise du matin, il alla doucement s’abattre à trente pas plus loin, au beau milieu du sentier qui continuait la route suivie jusqu’alors par l’Américaine et le Canadien.

— Avançons tout droit ! dit la jeune fille.

Gandjean haussa les épaules et obéit sans faire la moindre observation, mais non pas toutefois sans grommeler entre ses dents certaines remarques un peu risquées.

— Que les femmes sont donc des êtres bizarres et étranges ! murmura-t-il, tout en caressant de sa large main le poitrail nerveux de son cheval. Je m’applaudis chaque jour davantage de ne m’être jamais occupé d’elles. Elles sont toutes plus ou moins folles, c’est là un fait certain. Le vent porte devant nous ; nous allons à la Ventana… Le voile serait tombé à gauche, nous nous serions dirigés sur Buenavista. C’est à ne pas y croire. Il faudra que j’exige de miss Mary qu’elle me compte toujours un mois de mes gages à l’avance. On ne saurait, avec les femmes, prendre trop de précautions. Que le diable me torde le cou si je devine pourquoi il y a tant d’hommes qui se marient ! C’est là une chose que je n’ai jamais pu parvenir à m’expliquer.

Tandis que le Canadien se permettait ces réflexions hardies, la jeune fille poursuivit le cours de ses pensées ; sans souci de l’allure irrégulière de sa monture.

— Je ne me reconnais plus, se disait-elle ; quel changement s’est donc opéré dans mon esprit ?… Comment se fait-

  1. Petate, mot indien usité dans tout le Mexique, signifie une natte de paille ou de jonc.