Page:Duplessis - Le Batteur d'estrade, 3, 1856.djvu/12

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


il que moi, qui étais douée jadis d’une volonté si ferme, d’un caractère si opiniâtre, je sois devenue si indécise, si irrésolue ? Le bon sens et la raison, autrefois mes seuls conseillers, élèvent en vain maintenant la voix ; je me bouche les oreilles pour ne point entendre !… J’agis à l’opposé de mes résolutions ; j’obéis servilement à des inspirations que je ne cherche même pas à m’expliquer. Je m’abandonne lâchement à la fatalité… Je ne m’appartiens plus. Comment concilier l’irrésistible et ardente curiosité qui m’a conduite ici avec la pusillanimité qui s’est emparée de moi dès que mon pied a eu touché la terre mexicaine ? Que Dieu me prenne en pitié et me vienne en aide, car je sens que dans la voie fatale où je suis engagée, je marche d’un pas incertain entre le dévouement et le crime…

Bientôt les pensées de la jeune fille prirent une autre direction, sans changer pourtant de sujet ; son regard, qui brillait des ardeurs de la fièvre, s’éteignit graduellement ; l’expression d’un morne désespoir assombrit l’azur de ses yeux, et sa jolie tête s’inclina sur sa poitrine.

— Infortunée que je suis, continua-t-elle, ai-je donc encore le droit d’aimer ? N’y a-t-il pas entre le comte et moi un abîme ? Le souvenir de Joaquin Dick ! Non… non… arrière ce rêve odieux !… Cette heure, d’un inexplicable égarement, ne saurait engager mon avenir ! J’ai été la victime d’une coupable fascination, pas autre chose !… Joaquin n’a jamais possédé mon amour !… Et puis, à cette époque, je n’avais point vu M. d’Ambron… je ne le connaissais pas encore ! L’étincelle sacrée qui devait me faire vivre en m’initiant aux passionnées et ineffables jouissances de l’âme ne m’avait pas frappée au cœur ! J’ignorais la joie et la douleur ! je n’étais qu’une statue animée, ainsi que le disait Joaquin. Après tout, mon passé n’appartient à personne… Nul n’a le droit de m’en demander compte.

Les jeunes filles américaines, nous ne saurions trop le répéter, afin de n’avoir point à fausser les caractères de nos personnages pour les rendre vraisemblables, possèdent une liberté absolue, sans bornes, qu’aucun contrôle, pas même celui de la société, ne saurait atteindre ou amoindrir ; aussi leur est-il permis, malgré toutes les erreurs de leurs premières années, d’accepter loyalement la main de l’homme qui leur offre son nom ; seulement, à partir du jour où elles deviennent femmes, elles se doivent à l’honneur de leur mari, et la moindre infraction à leurs nouveaux devoirs serait punie par Je blâme et le mépris général.

Miss Mary, en songeant si souvent et si douloureusement aux relations indéterminées qu’elle avait eues jadis avec Joaquin Dick, montrait donc une susceptibilité et une délicatesse de sentiments que l’on aurait vainement cherchée auprès de la plupart de ses compatriotes. La sincérité de sa passion donnait une extrême sensibilité à sa conscience.

Vers midi, Grandjean proposa à la jeune fille une halte de quelques heures, pour laisser reposer les chevaux. Miss Mary accepta cette offre avec l’empressement d’une personne qui ne demande qu’à retarder le moment de son arrivée.

Assise au pied d’un arbre centenaire dont l’épais feuillage, la garantissait des brûlantes atteintes du soleil, l’Américaine promenait, depuis un instant, autour d’elle, ses yeux distraits, lorsque, sortant tout à coup de sa rêverie, elle adressa la parole au Canadien.

— Vous avez un grand faible pour l’argent, n’est-il point vrai, master Grandjean ?

— Oui, répondit laconiquement le géant.

— Il n’est rien que vous ne fassiez pour gagner beaucoup d’or ?

— C’est selon, miss.

— Complétez, je vous prie, votre phrase : quels sont les scrupules devant lesquels s’arrêterait votre conscience ?

Le Canadien étendit les bras et sembla hésiter.

— Ma question vous embarrasse, master Grandjean, continua miss Mary. Soyez sans crainte. Nous autres Américaines, nous ne ressemblons pas aux filles d’Europe ! Nous ne parlons jamais pour le plaisir de bavarder, et nous savons garder un secret !… Ce n’est ni la curiosité ni le désœuvrement qui me font vous interroger… Je désire, je dois savoir jusqu’à quel point et dans quelle mesure il m’est permis de compter sur vous !…

— Vous interprétez fort mal le motif de mon silence en l’attribuant à la méfiance, miss Mary, répondit Grandjean avec un bâillement à moitié comprimé. Si je recule devant cet entretien, c’est que j’ai sommeil, et qu’il n’entre pas dans nos conditions que je sacrifierai mes heures de repos à des conversations inutiles !… Il est connu, quoi que vous en disiez, que quand les femmes mettent leur langue en mouvement, il ne leur est pas toujours possible de s’arrêter… Ce n’est pas leur faute, c’est une maladie ! Or, si je ne mange pas, c’est bien le moins que je dorme !… Autrement mon service auprès de vous deviendrait impossible.

— Master Grandjean, reprit miss Mary avec son même sérieux, j’accepte et j’approuve parfaitement vos raisons… Vous êtes dans votre droit… Voulez-vous me vendre votre sommeil ?…

— Vous vendre mon sommeil ?…

— Certes !… Qu’a donc ma proposition de si étrange, qu’elle vous donne cet air surpris ?… Vous souhaitez faire votre sieste, et moi je désire vous questionner… J’achète votre attention, et vous me vendez votre repos… C’est là une affaire, voilà tout.

Grandjean s’inclina gauchement, puis d’une voix qu’il s’efforça de rendre insidieuse :

— Une affaire au comptant ? demanda-t-il.

— Certes ! quel est votre prix ?

— Mes paupières s’abaissent malgré moi. Il me faudra de grands efforts pour vaincre mon sommeil. Je vous assure que deux piastres…

— Les voici ! interrompit la jeune fille.

Le Canadien prit les pièces d’argent, les serra soigneusement dans la ceinture de cuir qui lui ceignait la taille, et, se donnant sur l’oreille droite un coup de poing retentissant :

— Parlez, miss, dit-il, me voici parfaitement éveillé.

— J’aurais dû avoir cette explication avec vous avant de quitter San-Francisco, reprit la jeune fille après s’être recueillie un instant ; mais de si graves pensées occupaient alors mon esprit, que je n’y ai pas songé !… Je cherchais un serviteur actif, brave et fidèle qui m’accompagnât dans mon voyage… Vous m’avez paru réunir ces différentes qualités, et je vous ai pris à mon service. Aujourd’hui de nouvelles réflexions ont modifié mes intentions premières. Il est possible que j’aie besoin bientôt de toute votre énergie