Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/129

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vîmes en plein son pont. Oublierai-je jamais la triple horreur de ce spectacle ? Vingt-cinq ou trente corps humains, parmi lesquels quelques femmes, gisaient disséminés çà et là, entre l’arrière et la cuisine, dans le dernier et le plus dégoûtant état de putréfaction ! Nous vîmes clairement qu’il n’y avait pas une âme vivante sur ce bateau maudit ! Cependant nous ne pouvions pas nous empêcher d’appeler ces morts à notre secours ! Oui, dans l’agonie du moment, nous avons longtemps et fortement prié ces silencieuses et dégoûtantes images de s’arrêter pour nous, de ne pas nous laisser devenir semblables à elles, et de vouloir bien nous recevoir dans leur gracieuse compagnie ! L’horreur et le désespoir nous faisaient extravaguer, — l’angoisse et la déception nous avaient rendus absolument fous.

Quand nous poussâmes notre premier hurlement de terreur, quelque chose répondit qui venait du côté du beaupré du navire étranger, et qui ressemblait si parfaitement au cri d’un gosier humain que l’oreille la plus délicate en aurait tressailli et s’y fût laissé prendre. En ce moment, une autre embardée soudaine ramena pour quelques minutes le gaillard d’avant sous nos yeux, et du même coup nous aperçûmes la cause du bruit. Nous vîmes le grand et robuste personnage toujours appuyé sur la muraille, faisant toujours aller sa tête de çà de là, mais la face tournée maintenant de manière que nous ne pouvions plus l’apercevoir. Ses bras étaient étendus sur la lisse, et ses mains tombaient en dehors. Ses genoux reposaient sur une grosse manœuvre, tendue roide et allant du pied du beaupré à l’un des bossoirs. Sur son dos,