Page:Eekhoud - Kermesses, 1884.djvu/142

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

cognats et domestiques, tous bien endentés, s’attablent autour d’énormes platées portées par la baezine et Rika. De ragoûtantes vapeurs de victuailles saturent la grande pièce et amatissent les cuivres de la cheminée, le Christ, les candélabres, les beaux plateaux, l’orgueil de Rika la proprette. Hardie ! Les voilà qui, graves et méthodiques d’abord, taillent, dépècent, bafrent à leur faim et davantage, sans souffler mot. Ensuite viennent les rasades, car il s’agit de tasser dans le ventre cette charge de viandes grasses. La farineuse pomme de terre du Polder pousse à la soif. Puis ne faut-il pas arroser de généreuses lampées les avaloires dégoisant des propos aussi salés que l’eau de l’Escaut ?

Maintenant Rika s’est approchée à son tour de la table, mais dans son corps le chagrin émousse l’appétit et elle ne mange que du bout des dents. Les commensaux égrillards, déconcertés par son mutisme, l’attribuent à la morgue et tournent leurs entreprises ailleurs. Tout à l’heure, ils rejoindront leurs grosses dindes de faneuses sans plus songer à l’affriolante poulette que tourmente la nostalgie de l’amour.

Non, plus la journée avance et moins elle songe à faire l’emplette d’un fichu chez Derk ; elle rendra plutôt le florin à la baezine !

Les bugles et les crin-crin s’éveillent dans la salle du Cygne d’Or.

Houpsa ! argenteux et besoigneux courent à la danse, qui en souliers, qui en sabots. Lourelourela ! Les quadrilles de se former. On se hèle d’un coin de la salle à l’autre, de couple à couple, pour se faire vis-à-vis. Attention, ils partent…