Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/203

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d’en appliquer aux complexités de l’amour et du mariage ; il se sentait suffisamment instruit sur ces deux sujets par la littérature et par la sagesse traditionnelle qu’on puise dans la féconde conversation des hommes. La fièvre, au contraire, avait des caractères obscurs et lui procurait ce délicieux travail de l’imagination qui n’est pas simplement un travail arbitraire, mais l’exercice des facultés disciplinées de l’esprit.

Lydgate était épris de ce travail pénible qui conduit à l’invention et qui est comme l’œil conducteur de toute recherche ; il voulait percer l’obscurité des procédés insensibles de la vie qui préparent l’humaine joie et l’humaine misère, ces passages invisibles où vous guettent comme en embuscade les premières atteintes de l’angoisse, de la folie, du crime ; ces oscillations et ces transitions délicates qui déterminent le développement d’une bonne ou d’une mauvaise conscience.

Lorsqu’il eut refermé son livre, étendant ses pieds vers les cendres du foyer et se croisant les mains derrière la tête, dans cette agréable et crépusculaire lumière de l’âme qui suit l’excitation, alors que la pensée quitte l’étude attentive d’un objet spécial pour embrasser dans un sentiment vague tous ses rapports avec l’ensemble de notre existence, Lydgate se sentit pris d’un enthousiasme triomphant pour ses études et de quelque chose qui ressemblait à de la pitié pour les hommes moins heureux qui n’appartenaient pas à sa profession.

— Si je n’avais pas choisi cette carrière, lorsque j’étais enfant (se disait-il), j’aurais peut-être entrepris quelque stupide travail mécanique, et j’aurais toujours vécu avec un bandeau sur les yeux. Je n’aurais jamais trouvé le bonheur dans une profession qui n’eut pas exigé les efforts intellectuels les plus élevés, tout en me faisant vivre en chaud et amical contact avec mes voisins. Il n’y a rien de comparable