Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/277

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je voudrais. Mais je ne crois pas pour cela avoir mauvaise opinion d’eux. Et, au bout du compte, c’est à moi-même et à mon impatience que je finis toujours par en vouloir.

— Oui, mais vous ne pouvez m’aimer. Je suis devenu pour vous une pensée désagréable.

— Aucunement, dit Dorothée avec la cordialité la plus franche. Je vous aime beaucoup.

Will ne fut qu’à demi satisfait. Sans doute, n’étant pas aimé du tout, il eût tenu une place plus importante dans sa pensée. Il ne répliqua rien, mais prit un air morne et presque boudeur.

— Et je m’intéresse beaucoup à ce que vous allez faire, continua gaiement Dorothée. Je crois fermement à la différence naturelle des vocations. Si je n’avais pas cette croyance, je serais, je crois, une femme à vues bien étroites. Il y a tant de choses, sans parler de la peinture, dont je suis tout à fait ignorante. Vous seriez étonné si vous saviez combien peu je connais la musique et la littérature dont vous parlez si bien. Je me demande quelle sera enfin votre vocation. Peut-être serez-vous poète ?

— Cela dépend. Être poète, c’est avoir une âme si prompte à tout saisir qu’aucune nuance supérieure ne lui échappe, et si prompte à tout ressentir que l’intelligence n’ait plus qu’à développer et à moduler les variations différentes sur les cordes de l’émotion, une âme où la science passe instantanément au sentiment, et où le sentiment vient rejaillir comme un nouvel organe de la science. On ne peut réunir toutes ces conditions-là que par instants seulement.

— Mais vous ne me parlez pas des poèmes, dit Dorothée. Ils me semblent nécessaires pour compléter le poète. Je comprends bien ce que vous entendez par la science qui devient du sentiment ; car il me semble que c’est ce que j’éprouve moi-même. Mais je suis sûre que je serais incapable de jamais écrire un poème.