Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/301

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à l’autre, comme maman nous l’a dite, interrompit Letty. S’il vous plaît, maman, dites à Ben de se taire.

— Letty, je suis honteuse de vous, dit sa mère en tordant au-dessus de la cuve les bonnets fraîchement lavés. Quand votre frère a commencé, vous auriez dû attendre pour voir s’il ne savait pas raconter l’histoire entière. Quel air mal élevé vous avez, en fronçant ainsi le sourcil et en vous démenant avec vos coudes, comme si vous montiez à l’assaut ! Je suis sûre que Cincinnatus eût été affligé de voir sa fille se conduire ainsi. Mistress Garth prononça cette sentence terrible d’une voix solennelle et Letty sentit que la vie était déjà une pénible affaire, victime d’une condamnation au silence, et du mépris général, y compris même celui des Romains. Eh bien, Ben, à présent.

— Eh bien… oh !… eh bien !… oui, il y avait beaucoup de guerres partout, et ils étaient tous des imbéciles, et — je ne peux pas raconter cela exactement comme vous, — mais ils demandaient un homme qui pût être leur capitaine, et leur roi, et tout ce qui s’ensuit.

— Dictateur, voyons, dit Letty, avec des regards offensés, et désireuse de faire revenir sa mère sur son jugement de tout à l’heure.

— Soit, dictateur ! répliqua Ben d’un ton dédaigneux ; mais, mais…

— Écoutez, Ben, voici qu’on frappe à la porte ! Courez, Letty, et allez ouvrir.

C’était Fred qui avait frappé ; et, quand Letty lui dit que son père n’était pas là, mais que sa mère était à la cuisine, il n’eut pas autre chose à faire que d’entrer. Il passa silencieusement son bras autour du cou de Letty et la ramena à la cuisine sans ses plaisanteries et ses caresses habituelles.

— Vous, Fred, de si bonne heure ! s’écria mistress Garth surprise, tout en continuant son ouvrage. Vous êtes tout pâle. Est-ce qu’il est arrivé quelque chose ?