Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/349

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


miers mots prononcés d’un ton qui fit tressaillir M. Casaubon le forcèrent à la regarder et à rencontrer l’éclair de ses yeux.

— Pourquoi m’attribuez-vous le désir d’une chose quelconque qui pourrait vous déplaire ? Vous me parlez comme si vous aviez en moi un obstacle à combattre : attendez au moins que j’aie l’air de ne consulter que mon plaisir et pas le vôtre.

— Dorothée, vous êtes bien prompte, répondit nerveusement M. Casaubon. — Décidément cette femme était trop jeune pour ce formidable niveau d’épouse où il l’avait élevée, ou bien il l’eût fallu pâle, effacée, sans physionomie, disposée à accepter toutes choses établies.

— Je trouve que c’est vous qui avez été prompt dans vos fausses suppositions sur mes sentiments, dit Dorothée du même ton.

Le feu n’était pas encore apaisé dans son cœur, et elle trouvait odieux que son mari ne lui fît pas d’excuses.

— Nous n’en dirons pas davantage sur ce sujet, si vous voulez bien, Dorothée. Je n’ai ni loisirs ni énergie à consacrer à ce genre de débat.

M. Casaubon plongea sa plume dans l’encrier et fit mine de se remettre à écrire ; mais sa main tremblait si fort que les mots paraissaient écrits en caractères inconnus. Il y a des réponses qui, en détournant la colère, ne font que l’envoyer à l’autre bout de la chambre, et c’est chose exaspérante, dans la vie de ménage plus encore qu’entre philosophes, de voir couper court froidement à une discussion, quand on sent qu’on a toute la justice de son côté.

Dorothée laissa les deux lettres de Ladislaw, sans les lire, sur le bureau de son mari, et vint se mettre à sa place ordinaire, rejetant ces lettres, dans son dédain et son indignation, comme nous repoussons loin de nous une bagatelle qui nous a fait soupçonner d’une basse envie.