Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/449

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jour, je cessai de sentir la faim. Peu de temps après, mon père mourut, et ma mère et moi n’avons plus jamais manqué de rien. M. Casaubon a toujours regardé comme son devoir exprès de prendre soin de nous, en considération de la criante injustice dont avait été victime la sœur de sa mère. Mais je vous répète là des choses que vous savez déjà.

Ce dont, au fond du cœur, Will sentait bien qu’il désirait instruire Dorothée, c’était d’une chose dont lui-même ne s’était pas avisé auparavant, c’était que, dans sa conduite à son égard, M. Casaubon n’avait jamais fait que s’acquitter d’une dette. Will était d’une trop bonne nature pour porter légèrement le sentiment de l’ingratitude ; et, une fois qu’on commence à raisonner avec la reconnaissance, il y a bien des manières d’échapper à ses chaînes.

— Non, répondit Dorothée, M. Casaubon a toujours évité de parler des actes qui lui faisaient honneur. Elle ne s’aperçut pas que Will cherchât à rendre moins méritoire la conduite de son mari ; mais l’idée de ce que la seule justice avait commandé, dans ses relations avec Will Ladislaw, s’imprima fortement dans son esprit. Après un moment de silence, elle ajouta : Il ne m’avait jamais dit qu’il prît soin de votre mère. Vit-elle encore ?

— Non, elle est morte d’un accident, d’une chute, il y a quatre ans. C’est une chose curieuse, que ma mère aussi se soit enfuie de chez ses parents, mais non par amour pour son mari. Elle n’a jamais rien voulu me dire de sa famille, sinon qu’elle l’avait quittée pour gagner sa vie de son côté, le fait est qu’elle-même est montée sur les planches. C’était une créature aux yeux noirs et aux cheveux frisés, sur qui la vieillesse semblait n’avoir pas de prise. Vous voyez que, des deux côtés, je descends d’un sang rebelle, conclut Will, en adressant un brillant sourire à Dorothée, qui regardait toujours droit devant elle, absorbée dans l’intensité de son