Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/513

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était assez pénétrant pour comprendre que Dorothée avait innocemment encouragé ses projets. Il était aussi clair que possible qu’elle était disposée à s’attacher à Will et à se laisser influencer par ses suggestions ; ils ne s’étaient jamais trouvés en tête à tête sans qu’elle en rapportât quelque nouvelle idée importune, et la scène qu’avait amenée la dernière entrevue dont M. Casaubon avait eu connaissance, (Dorothée en revenant de Freshitt-Hall avait pour la première fois gardé le silence sur sa rencontre avec Will) cette scène avait excité contre eux deux dans son cœur un sentiment plus violent qu’il n’en avait encore éprouvé. Ce que, dans l’obscurité de la nuit, Dorothée lui avait confessé de ses idées au sujet de la fortune, n’avait fait qu’amasser dans le cœur du mari de plus noirs pressentiments.

Et puis enfin ce choc qui, tout dernièrement, avait ébranlé sa santé, était toujours tristement présent à son esprit. Il allait beaucoup mieux sans doute, il avait recouvré sa puissance de travail. Sa maladie n’avait peut-être été qu’une fatigue, et il pouvait encore avoir devant lui vingt années d’achèvement qui justifieraient ses trente années de préparation. Cette perspective devait une douceur particulière à la saveur de sa vengeance contre les railleries inconsidérées de Carp et consorts ; car, alors même que M. Casaubon passait avec son flambeau au milieu des tombes du passé, ces modernes figures venaient traverser cette lumière incertaine et interrompre sa laborieuse exploration. Convaincre Carp de son erreur, lui faire rentrer dans la gorge ses propres paroles, jusqu’à l’en saturer, serait au milieu de son triomphe d’auteur un agréable incident qui n’était pas à dédaigner, même à côté de la perspective de vivre des siècles sur la terre par son œuvre et une éternité dans le ciel. Toutefois, la prévision de sa propre béatitude éternelle étant impuissante à annuler les amères saveurs de la jalousie et de l’envie irritée, nous trouverons moins surprenant que