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L’AMI FRITZ.

suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons : du trèfle, du sainfoin, de la luzerne ; je vous réponds que le fourrage sera bon.

— Voilà ce que j’appelle une fameuse idée, dit Fritz.

— Oui, Monsieur, mais il faut que je vous parle d’une autre chose ; quand nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l’endroit où la rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez mieux. »

Ils continuèrent à se promener ainsi tout autour de la vallée jusque vers midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.

« Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre ; là, nous sèmerons du blé ; après le trèfle, c’est un bon assolement.

Fritz n’y comprenait rien ; mais il avait l’air de s’y entendre, et le vieux fermier était heureux de parler des choses qui l’intéressaient le plus.

La chaleur devenait grande. A force de marcher dans ces terres grasses, labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos ; et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine, cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses oreilles.

« Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique… hein ! C’est tout de même étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de hannetons, de mouches, et qui remplit l’air du jour au lendemain ; c’est quelque chose de grand !

— Oui, c’est même trop grand, dit l’anabaptiste. Si nous n’avions pas le bonheur d’avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des centaines d’autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus, monsieur Kobus : les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous mangeraient tout ! Heureusement le Seigneur vient à notre aide. On devrait défendre la chasse des petits oiseaux ; moi, j’ai toujours défendu de dénicher les moineaux de la ferme : ça nous pille beaucoup de grain, mais ça nous en sauve encore plus.

— Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde : les insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les choses ont été arrangées pour que nous mangions tout : nous avons trente-deux dents pour cela ; les unes pointues, les autres tranchantes, et les autres, ce qu’on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela prouve que nous sommes les rois de la terre. — Mais écoutez, Christel !… qu’est-ce que c’est ?

— Ça, c’est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles. »

Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas de la ferme, l’anabaptiste, s’arrêtant de nouveau, dit :

« Monsieur Kobus, voici l’idée dont je vous parlais tout à l’heure. Voyez comme la rivière est basse ici ; tous les ans, à la fonte des neiges, ou quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde ; elle avance de cent pas au moins dans ce coin ; si vous étiez arrivé la semaine dernière, vous l’auriez vu plein d’écume ; maintenant encore la terre est très-humide.

« Eh bien ! j’ai pensé que si l’on creusait de cinq ou six pieds dans ce tournant, ça nous donnerait d’abord deux ou trois cents tombereaux de terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n’y a rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite, en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous aurions le meilleur réservoir qu’on puisse souhaiter pour tenir de la truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter. L’eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien serrée de l’autre côté : les poissons seraient là dans l’eau vive comme chez eux, et l’on n’aurait qu’à jeter le filet pour en prendre ce qu’on voudrait.

« Au lieu que maintenant, surtout depuis que l’horloger de Hunebourg et ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu’ils emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n’y a plus moyen d’en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui aimez le poisson d’eau courante ? Toutes les semaines Sùzel vous en porterait avec le beurre, les œufs et le reste.

— Ça, dit Fritz, la bouche pleine d’admiration, c’est une idée magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis longtemps j’aurais dû penser à ce réservoir, car j’aime beaucoup la truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c’est tout à fait juste ! Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel ? Ce soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des brouettes. Il faut que l’architecte Lang arrive, pour que la chose soit faite en règle. Et, l’affaire terminée, nous sèmerons là dedans des truites, des perches, des barbeaux, comme