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L’AMI FRITZ.

— Sans doute.

— Eh bien prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n’a jamais été mis. Regardez ! »

Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur papier de soie :

« Je ne me connais pas aux nouvelles modes ; mais cet habit m’a l’air beau ; c’est simple, bien découpé, c’est aussi léger pour la saison, et puis le bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, Monsieur, que cet habit vous irait tout à fait bien.

— Voyons, » dit Kobus.

Il mit l’habit.

« C’est magnifique… » Regardez-vous un peu.

— Et derrière, Katel ?

— Derrière, il est admirable, Monsieur, il vous fait une taille de jeune homme. »

Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir.

« Est-ce bien vrai !

— C’est tout à fait sûr, Monsieur, je ne l’aurais jamais cru ; ce sont vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c’est étonnant. »

Elle lui passait la main sur le dos :

« Pas un pli ! »

Kobus, pirouettant alors sur les talons, s’écria :

« Je prends cet habit. Maintenant un gilet, là, tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de celui-ci, mais plus de rouge. »

Katel ne put s’empêcher de rire :

« Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge depuis le menton jusqu’aux cuisses ! du rouge avec un habit bleu de ciel, mais on en rirait jusqu’au fond de la Prusse, et cette fois les Prussiens auraient raison »

— Que faut-il donc mettre ? demanda Fritz, riant lui-même de sa première idée.

— Un gilet blanc, Monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même. »

Elle disposait tout à l’angle de la commode :

« Toutes ces couleurs sont faites l’une pour l’autre, elles vont bien ensemble ; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît, vous aurez dix ans de moins. Comment ! vous ne voyez pas cela ! Il faut qu’une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui convient ! »

Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit :

« C’est vrai. Je pense si rarement aux habits…

— Et c’est votre tort, Monsieur ; l’habit vous fait un homme. Il faut encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau : toutes les filles tomberont amoureuses de vous.

— Oh ! s’écria Fritz, tu veux rire ?

— Non, depuis que j’ai vu votre vraie taille, ça m’a changé les idées, hé ! hé ! hé ! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc, Monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous plaise bien, et que finalement hé ! hé ! hé ! »

Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne savait que répondre.

« Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu ?

— Je serais contente.

— Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison.

— Eh ! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout conserver. Ah ! qu’il nous en vienne seulement, qu’il nous en vienne une jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je serai bien heureuse, pourvu qu’on me laisse bercer les petits enfants.

— Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement !

— Au contraire ! Comment voulez-vous… tous les jours je me sens plus roide, mes jambes ne vont plus ; cela ne peut pas durer toujours. J’ai soixante-quatre ans, Monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés…

— Bah ! tu te fais plus vieille que tu n’es, dit Fritz, — intérieurement satisfait de ce désir, qui s’accordait si bien avec le sien ; — je ne t’ai jamais vue plus vive, plus alerte.

— Oh ! vous n’y regardez pas de près.

— Enfin, dit-il en riant, le principal, c’est que tout soit en ordre pour demain. »

Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant Katel qui attendait,

« C’est tout ? fit-il.

— Oui, Monsieur.

— Eh bien ! maintenant, je vais boire une bonne chope.

— Et moi, préparer le souper. »

Il décrocha sa grosse pipe d’écume de la muraille, et sortit en sifflant comme un merle.

Katel rentra dans la cuisine.


XVI


Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l’escalier