Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/459

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.

de la cuisine, écoute ; sais-tu que ton père veut encore se battre avec Yéri-Hans, qu’il veut l’attirer ici pour l’exterminer ? »

Je croyais naturellement qu’elle allait crier en levant les mains au ciel, et supplier son père de rester tranquille, car plus elle aimait Yéri et l’oncle Conrad, plus elle devait les empêcher de se battre ; mais allez donc vous fier aux femmes ! Margrédel, pour la finesse de l’oreille, n’avait pas sa pareille, et je crois qu’elle était derrière la porte ; car, étant entrée, elle écouta son père tranquillement, le tablier sur les bras, sans s’émouvoir. L’oncle Conrad se mit à lui dire que ce serait la plus grande honte s’il ne renversait pas Yéri-Hans, qu’on mépriserait les Stavolo, qu’il n’oserait plus se montrer aux Trois-Roses, ni nulle part, etc., etc : Pendant ce discours, Margrédel regardait à terre comme une innocente, et lorsqu’il eut fini :

« Tu as raison, mon père, dit-elle doucement, oui, je ne peux pas dire le contraire ; mais Yéri-Hans n’oserait pas venir, car il sait bien que tu as glissé sur un noyau, et n’osera jamais s’empoigner avec toi sur la place ; c’est sûr, tu verras.

— Eh bien ! s’il ne vient pas, s’écria l’oncle, la honte retombera sur lui. »

Et se tournant de mon côté :

« Tu vois, Kasper, dit-il d’un air joyeux, tu vois que Margrédel a plus de bon sens que toi ; elle sait bien ce qui convient, elle voit que j’ai raison. Allons, continue ton air de clarinette, moi je vais dire à Nickel de prendre son bâton et de partir tout de suite pour Kirschberg. »

Il sortit ; l’innocente Margrédel rentra dans la cuisine, et je restai seul tellement consterné de ces choses, que je pouvais à peine y croire. Durant plusieurs minutes, je me représentai ce Yéri-Hans arrivant tout fier, tout glorieux, le poing sur la hanche, souriant à Margrédel et me regardant du haut de sa grandeur : j’en étais suffoqué, et tout à coup je courus dans la cuisine en criant :

« Mais à quoi penses-tu donc, Margrédel ? Mais ce gueux de canonnier va estropier ton père ! Mais c’est abominable, une conduite pareille ! Tu vois bien que ton père est le plus faible, puisque l’autre l’a bousculé comme une mouche, et maintenant tu veux qu’il vienne recommencer ?

Je pleurais presque en disant ces choses ; elle ne s’en émouvait pas du tout et continuait tranquillement à lever le couvercle de ses marmites et à goûter ses sauces ; je voyais aux couleurs de ses joues et dans ses yeux quelle éprouvait une grande satisfaction, et cela m’indignait de plus en plus.

« Bah ! fit-elle enfin, tu vois tout en noir, Kasper. Le père a glissé sur un noyau ; cette fois ce sera tout autre chose.

— Glissé sur un noyau ! Il n’y avait pas plus de noyau que dans le creux de ma main ; l’oncle a trouvé cela pour s’excuser auprès du monder ; je ne pouvais pas le contredire. Mais si Yéri-Hans arrive, il en trouvera d’autres de noyaux sur la place, dans les rues et partout ! »

Au lieu de toucher Margrédel par ces judicieuses observations, je la rendis encore plus obstinée ; elle se mit à essuyer ses assiettes et me répondit d’un air d’indifférence :

« On verra ! Qu’il y ait des noyaux ou non, je tiens pour mon père ; Yéri sera renversé ! Je suis sûre qu’il sera renversé, s’il ose venir, mais il ne viendra pas. »

Et comme dans ce moment j’entendais l’oncle revenir, il fallut me taire. Je rentrai dans la salle, je pris mon cahier et ma clarinette sur la table, et je montai dans ma chambre comme un fou, sans savoir ce que je faisais.

Là-haut, je m’assis sur mon vieux bahut, la tête entre les mains, avec une envie de pleurer et de gémir qui me crevait le cœur. Je commençais à comprendre que nos plans pour l’avenir s’en allaient au diable, et cela par la faute de cet oncle Conrad, que j’avais toujours considéré comme un être raisonnable, et qui me paraissait alors, avec son amour de la gloire, le plus insensé des hommes.

C’était le commencement de la fin.

A midi, pendant le dîner, l’oncle ne fit que raconter les bons tours qu’il avait découverts pour remporter la victoire ; Margrédel l’approuvait à chaque parole en penchant la tête et s’extasiant ; elle répétait sans cesse : « Pourvu qu’il vienne… pourvu qu’il n’ait pas peur de venir… mais il n’osera pas ! » Et l’oncle disait d’un ton ferme :

« S’il ne vient pas, tout le pays saura que j’ai glissé sur un noyau. »

Moi je pensais : « Dieu du ciel, est-il possible d’être aussi simple à l’âge de cinquante-trois ans ! S’il avait le bonheur de renverser Yéri-Hans, il en mourrait de joie. Et cette Margrédel, comme elle mène ce pauvre vieux, en lui faisant croire qu’il est le plus fort ! Voilà comme elle m’aurait mené toute ma vie ! »

Oh ! que cet esprit de ruse me faisait de la peine !

Malgré cela je trouvais Margrédel belle. J’aurais voulu m’en aller, pour ne pas laisser paraître ma désolation ; je voyais dans ses yeux qu’elle devinait toutes mes pensées, mais que, par finesse, elle faisait semblant de croire que Yéri-Hans ne viendrait pas, tandis que la bohémienne, peut-être depuis un mois,