Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/464

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
36
CONFIDENCES

nier, son schako, les canons de cuivre en croix sur le devant et le panache rouge au-dessus, ce qui qui donnait un air superbe. Figurez-vous cet homme fier, sur son cheval gris qui piaffe et gratte le pavé ; et tout le long de la rampe, les convives de l’oncle Conrad qui s’appuient sur la balustrade pour le saluer : Margrédel les bras nus, en petite toque de soie bleue et manches de chemise bien blanches, les joues roses et les yeux brillants ; le gros bourgmestre, qui lève son tricorne en arrondissant son ventre comme un bouvreuil ; madame la conseillère Seypel, qui sourit d’un air agréable, son grand bonnet piqué en forme de matelas sur la nuque, les joues sèches, le nez pointu, la robe montant au milieu du dos ; monsieur le percepteur Reinhart, le père Brêmer et ses deux grandes filles rousses Lotchen et Grédelé, le vieux Mériâne, Orchel, Catherina Vogel ; figurez-vous tous ces gens-là penchés les uns sur les autres ; et tout autour les commères du voisinage regardant par leurs fenêtres, et la foule qui se retourne sur la foire, pour contempler ce spectacle. Voilà ce que je vis, et je ne pus m’empêcher de penser que Margrédel allait être éblouie par ce bel uniforme, et que mes habits n’auraient l’air de rien auprès, ce qui me jeta dans un grand trouble. J’avais en quelque sorte honte de moi-même ; j’aurais voulu me cacher, et malgré moi le chagrin me retenait là.

L’oncle Stavolo, son feutre orné d’un ruban bleu, ses larges épaules serrées dans sa veste brune, la figure épanouie, venait de descendre dans la rue et regardait le grand canonnier du haut en bas d’un air d’enthousiasme ; il lui serrait la main en s’écriant :

« Sois le bien venu, Yéri-Hans, sois le bien venu, et sans rancune !

— De la rancune entre nous, monsieur Stavolo, dit l’autre d’un ton joyeux, jamais ! Depuis notre rencontre à Kirschberg, je vous aime et vous estime encore plus qu’auparavant.

— A la bonne heure, fit l’oncle, à la bonne heure ; la table est servie, tu arrives à propos. »

Alors le grand Yéri, levant les yeux, vit Margrédel et s’écria :

« Salut, mademoiselle Margrédel ; toujours plus belle, toujours plus fraîche et plus gracieuse. Ah ! maître Stavolo, vous pouvez être fier !

— Oh ! monsieur Yéri, fit l’innocente Margrédel, vous ne pensez pas ce que vous dites, bien sûr !

— Moi ! j’en pense mille fois plus, » s’écria le canonnier, dont les yeux reluisaient comme ceux d’un chat qui regarde un oiseau sur sa branche.

Puis il salua les autres personnes en portant la main à son oreille, et, sautant à terre, il donna la bride de son cheval au conseiller Spitz, qui parut flatté de cet honneur et se mit à rire comme une vieille pie, le bec fendu jusqu’à la nuque. Oh ! les hommes ! il y en a pourtant qui ont l’âme bien basse ! Et penser qu’un conseiller municipal fait de ces choses-là ! Il fallut qu’Orchel vînt prendre la bride et conduire le cheval à l’écurie, sans cela M. Spitz l’aurait gardée jusqu’à la fin des siècles.

Moi, voyant Yéri-Hans grimper l’escalier, je pensai qu’il était temps de descendre, pour ne pas causer d’esclandre à la maison ; car si je n’étais pas venu me mettre à table, l’oncle Conrad aurait voulu savoir pourquoi. Je descendis donc, et Yéri-Hans, me rencontrant dans la cuisine, s’écria :

« Hé ! c’est toi, Kasper ; comment cela va-t-il, Kasper ? »

Vous pensez quelle fut mon indignation intérieure d’être tutoyé par un gueux pareil ; mais comme il me tendait la main, je fus bien forcé de la prendre et de dire :

« Mais ça ne va pas trop mal, Yéri ; ça va bien… très-bien.

— Allons, allons, tant mieux, » fit-il en riant et montrant ses longues dents blanches.

Nous étions entrés dans la salle, et justement Catherina Vogel arrivait de la cuisine avec la grande soupière fumante. Yéri-Hans retroussa ses moustaches et dit, comme se parlant à lui-même :

« J’ai bon appétit. »

Et moi je passai derrière en pensant : « Que le diable t’emporte ! »

« Hé ! Yéri, Yéri, par ici, cria l’oncle, en montrant le bout de la table ; à côté de moi ! Que les autres se placent où ils voudront. »

Yéri trouva cela tout naturel d’avoir la place d’honneur ; il s’assit auprès de l’oncle Conrad, et les autres convives prirent chacun la place qui leur convenait. Moi, j’étais près de la fenêtre du fond, à côté de madame Seypel, qui cause peu, et du vieil Omacht, qui ne dit pas grand’chose. Dans la disposition d’esprit où j’étais, cette place me convenait beaucoup ; j’aurais voulu pleurer et j’étais forcé de faire bonne mine et de manger. Margrédel, elle, ne me regardait plus ; ma belle chemise, mon habit vert, mes boucles d’oreilles, tout était en pure perte. L’oncle Conrad et sa fille ne voyaient plus que Yéri-Hans.