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LA MAISON FORESTIÈRE.

daient aussi les dames qui devaient être de la chasse. Et de minute en minute l’impatience grandissait, les chevaux piétinaient plus fort, les chiens tiraient leurs longes et pleuraient d’un ton lamentable. Quelques coups de fouet, sifflant dans l’air, imposaient silence une seconde à tous ces bruits, mais aussitôt après ils recommençaient plus forts.

Honeck se promenait de long en large, ses gros favoris roux ébouriffés, regardant à chaque minute la galerie. Le tressaillement de ses sourcils semblait dire : « Allons ! allons… viendront-ils ? La rosée est essuyée, le soleil monte, les chiens n’auront pas de nez, il se fait tard. » Puis, s’adressant aux veneurs, il se fâchait :

« Yokel, raccourcis donc tes longes ; faut-il que je te dise encore que plus tes longes sont longues, moins tu peux retenir tes chiens ?… Kasper, est-ce que c’est une manière de porter sa trompe sur l’épaule droite ?… Si tu crois te distinguer par ce moyen, tu as tort. »

Et, se remettant à marcher, il bredouillait des paroles confuses.

Mais enfin, vers sept heures, la haute porte de la grande salle s’ouvrit à deux battants, et tous les invités, seigneurs et nobles dames, en costume de chasse, défilèrent sur la galerie, Vittikâb en tête. Seul de tout ce monde, le Comte-Sauvage avait conservé l’ancien costume de chasse : la veste de cuir épais, la jupe de daim, les jambes nues ; il avait aussi repris son casque de fer, le bec retourné sur la nuque. Et quant au reste, il semblait joyeux, le vin perlait dans ses grosses moustaches fauves. À sa droite s’avançait la belle Vulfhild, relevant la tête comme un aigle blanc ; lui, Vittikâb, avec ses larges épaules, son cou ramassé, ressemblait à un vieux lammergeyer[1] qui rit en lui-même en s’élançant de son rocher, et qui croit déjà sentir une proie saigner sous ses griffes. Il n’avait pu s’empêcher de se griser un peu, mais pas tout à fait.

Derrière lui tout était or et soie, à la nouvelle mode du temps ; car le luxe grandissait de jour en jour, et plus d’un petit seigneur vendait son coin de terre pour aller à la cour en beaux habits : on aurait eu honte du Comte-Sauvage, s’il n’avait pas été le Comte-Sauvage, seigneur du Veierschloss, du Hôwald et du Losser.

Comme il descendait le grand escalier, regardant ses chiens et ses chevaux par-dessus la rampe, il s’écria :

« Honeck !

— Monseigneur ? répondit le veneur en s’avançant, la tête découverte et les plumes de son feutre balayant les marches.

— Eh bien ! fit-il d’un ton de bonne humeur, qu’est-ce que tu nous promets ? Tu n’as pas manqué de te rappeler que nous chassons aujourd’hui devant les plus fameux chasseurs du Schwartzwald, des Ardennes et des Vosges, nos rivaux et nos maîtres ? »

Il disait cela par galanterie, regardant quelques margraves et burgraves forestiers, tels que Hatto le vieux, de Triefels, Lazarus Schwendi du Haut-Landsberg, et d’autres qui se faisaient gloire de la chasse, et qui furent vraiment flattés de ce compliment dans la bouche d’un Burckar. Honeck, penché, ne disait encore rien ; Vittikâb reprit :

« Oui, nous allons avoir des juges cette fois. Parle donc ; peux-tu nous promettre un gibier digne d’eux et de nous ? »

Alors Honeck, se relevant, répondit gravement :

« Monseigneur, j’ose vous le promettre ; la chasse sera belle : saint Hubert nous envoie un gibier digne des Burckar et de leurs nobles hôtes. »

Il ne voulut pas en dire davantage, pour laisser à tous le plaisir de la surprise. Aussi tous crurent qu’il s’agissait de quelque sanglier énorme, et Vittikâb souriant dit :

« À la bonne heure ! Puisqu’il en est ainsi, tu vas sonner toi-même le départ ; ce sera ta récompense. Allons, messeigneurs, à cheval ! »

Tous les invités se répandirent aussitôt dans la cour, les uns aidant leurs dames à se mettre en selle, les autres sautant à cheval. Puis chacun prit sa place : Rotherick et Vulfhild en première ligne, Vittikâb, devant, pour conduire la chasse, Honeck, à cheval, de côté, pour laisser passer la cavalcade, les veneurs, derrière, avec les chiens.

Quand maître Zaphéri vit tout en ordre, il emboucha sa trompe et sonna le départ, comme lui seul, ou Vittikâb, savait le sonner : le Veierschloss et les montagnes d’alentour en retentissaient comme une cloche, et les échos lointains y répondaient. La cavalcade partit au milieu des hurlements de la meute.

Mais alors on vit quelque chose d’étrange, quelque chose, monsieur Théodore, qui dut bien faire réfléchir les assistants, car c’était un signe, et le Seigneur du ciel ne marque de tels signes que dans les grandes occasions ; il avait décidé que le Burckar serait puni en ce jour, et voulut marquer d’avance un signe de sa colère, afin que chacun y réfléchit plus tard, et sût que tout vient de Dieu et que rien n’arrive par hasard.

Or, comme Vittikâb, le meilleur cavalier du

  1. Aigle des Alpes