Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/640

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L’ŒIL INVISIBLE.

arêtes du toit, tandis que la maison voisine se découpait sur le ciel. Du reste, autant l’auberge du Bœuf-Gras était bruyante, animée, autant l’autre maison était silencieuse. D’un côté, l’on voyait sans cesse entrer et sortir une foule de buveurs, chantant, trébuchant, faisant claquer leur fouet. De l’autre, régnait la solitude. Tout au plus, une ou deux fois par jour, sa lourde porte s’entr’ouvrait-elle, pour laisser sortir une petite vieille, les reins en demi-cercle, le menton en galoche, la robe collée sur les hanches, un énorme panier sous le bras, et le poing crispé contre la poitrine.

La physionomie de cette vieille m’avait frappé plus d’une fois ; ses petits yeux verts, son nez mince, effilé, les grands ramages de son châle, qui datait de cent ans pour le moins, le sourire qui ridait ses joues en cocarde, et les dentelles de son bonnet, qui lui pendaient sur les sourcils, tout cela m’avait paru bizarre, je m’y étais intéressé ; j’aurais voulu savoir ce qu’était, ce que faisait cette vieille dans sa grande maison déserte.

Il me semblait deviner là toute une existence de bonnes œuvres et de méditations pieuses. Mais un jour que je m’étais arrêté dans la rue, pour la suivre du regard, elle se retourna brusquement, me lança un coup d’œil dont je ne saurais peindre l’horrible expression, et me fit trois ou quatre grimaces hideuses ; puis, laissant retomber sa tête branlante, elle attira son grand châle, dont la pointe traînait à terre, et gagna lestement sa lourde porte, derrière laquelle je la vis disparaître.

« C’est une vieille folle, me dis-je tout stupéfait, une vieille folle méchante et rusée. Ma foi ! j’avais bien tort de m’intéresser à elle. Je voudrais revoir sa grimace, Toubac m’en donnerait volontiers quinze florins. »

Cependant ces plaisanteries ne me rassuraient pas trop. L’horrible coup d’œil de la vieille me poursuivait partout, et plus d’une fois, en train de grimper l’échelle perpendiculaire de mon taudis, me sentant accroché quelque part, je frissonnais des pieds à la tête, m’imaginant que la vieille venait se pendre aux basques de mon habit, pour me faire tomber.

Toubac, à qui je racontai cette histoire, bien, loin d’en rire, prit un air grave :

« Maître Christian, me dit-il, si la vieille vous en veut, prenez garde ! ses dents sont petites, pointues et d’une blancheur merveilleuse ; cela n’est point naturel à son âge. Elle a le mauvais œil. Les enfants se sauvent à son approche, et les gens de Nuremberg l’appellent Flédermausse[1]. »

J’admirai l’esprit perspicace du juif, et ses paroles me donnèrent beaucoup à réfléchir ; mais, au bout de quelques semaines, ayant souvent rencontré Flédermausse sans fâcheuses conséquences, mes craintes se dissipèrent et je ne songeai plus à elle.

Or, il advint qu’un soir, dormant du meilleur somme, je fus éveillé par une harmonie étrange. C’était une espèce de vibration si douce, si mélodieuse, que le murmure de la brise dans le feuillage ne peut en donner qu’une faible idée. Longtemps je prêtai l’oreille, les yeux tout grands ouverts, retenant mon haleine pour mieux entendre. Enfin, je regardai vers la fenêtre et je vis deux ailes qui se débattaient contre les vitres. Je crus d’abord que c’était une chauve-souris prise dans ma chambre ; mais la lune étant venue à paraître, les ailes d’un magnifique papillon de nuit, transparentes comme de la dentelle, se dessinèrent sur son disque étincelant. Leurs vibrations étaient parfois si rapides qu’on ne les voyait plus ; puis elles se reposaient, étendues sur le verre, et leurs frêles nervures se distinguaient de nouveau.

Cette apparition vaporeuse dans le silence universel ouvrit mon cœur aux plus douces émotions ; il me sembla qu’une sylphide légère, touchée de ma solitude, venait me voir, et cette idée m’attendrit jusqu’aux larmes. « Sois tranquille, douce captive, sois tranquille, lui dis-je, ta confiance ne sera pas trompée ; je ne te retiendrai pas malgré toi ; retourne au ciel, à la liberté ! »

Et j’ouvris ma petite fenêtre.

La nuit était calme. Des milliers d’étoiles scintillaient dans l’étendue. Un instant je contemplai ce spectacle sublime, et des paroles de prière me vinrent naturellement aux lèvres ; Mais jugez de ma stupeur, quand, abaissant les yeux, je vis un homme pendu à la tringle de l’enseigne du Bœuf-Gras, les cheveux épars, les bras roides, les jambes allongées en pointe et projetant leur ombre gigantesque jusqu’au fond de la rue !

L’immobilité de cette figure sous les rayons de la lune avait quelque chose d’affreux. Je sentis ma langue se glacer, mes dents s’entrechoquer. J’allais jeter un cri ; mais, je ne sais par quelle attraction mystérieuse, mes yeux plongèrent plus bas, et je distinguai confusément la vieille accroupie à sa fenêtre, au milieu des grandes ombres, et contemplant le pendu d’un air de satisfaction diabolique.

Alors j’eus le vertige de la terreur ; toutes mes forces m’abandonnèrent, et, reculant jusqu’à la muraille, je m’affaissai sur moi-même, évanoui.

  1. Chauve-souris.