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LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE.

tais d’y arriver. J’étais tout essoufflé en pénétrant au milieu des ruines, je fis halte pour reprendre haleine ; le sang bourdonnait dans mes oreilles, et mon cœur heurtait ma poitrine, comme le marteau frappe l’enclume. Le soleil était en feu. Je voulus reprendre ma route ; mais tout à coup je fus atteint comme d’un coup de massue, je roulai derrière un pan de muraille, et je compris que je venais d’être frappé d’apoplexie.

« Alors un sombre désespoir s’empara de moi. « Je suis mort, me dis-je ; l’argent que j’ai amassé avec tant de peine, les arbres que j’ai cultivés avec tarit de soin, la maison que j’ai bâtie, tout est perdu, tout passe à mes héritiers. Ces misérables, auxquels je n’aurais pas voulu donner un kreutzer, vont s’enrichir à mes dépens. Ohl traîtres, vous serez heureux de mon malheur... vous prendrez les clefs dans ma poche, vous partagerez mes biens, vous dépenserez mon or… Et moi… moi… j’assisterai à ce pillage ! Quel affreux supplice ! »

« Je sentis mon âme se détacher du cadavre, mais elle resta debout à côté.

« Cette âme de bourgmestre vit que son cadavre avait la figure bleue et les mains jaunes.

« Comme il faisait très-chaud et qu’une sueur de mort découlait du front, de grosses mouches vinrent se poser sur le visage ; il y en eut une qui entra dans le nez… le cadavre ne bougea point ! Bientôt toute la figure en fut couverte et Pâme désolée ne put les chasser !

« Elle était là… là, pendant des minutes, qu’elle comptait comme des siècles : son enfer commençait.

« Une heure passa, la chaleur augmentait toujours ; pas un souffle dans l’air, pas un nuage au ciel !

« Une chèvre parut le long des ruines ; elle broutait le lierre, les herbes sauvages qui croissent au milieu de ces décombres. En passant près de mon pauvre corps, elle fit un bond de côté, puis revint, ouvrit ses grands yeux avec inquiétude, flaira les environs et poursuivit sa course capricieuse sur la corniche d’une tourelle. Un jeune pâtre qui l’aperçut alors accourut pour la ramener ; mais en voyant le cadavre, il jeta un grand cri et se mit à courir de toutes ses forces vers le village.

« Une autre heure, lente comme l’éternité, se passa. Enfin, un chuchotement, des pas se firent entendre derrière l’enceinte,et mon âme vit gravir lentement… lentement… M. le juge de paix, suivi de son greffier et de plusieurs autres personnes. Je les reconnus tous. Ils firent une exclamation à ma vue :

« C’est notre bourgmestre ! »

« Le médecin s’approcha de mon corps, et chassa les mouches qui s’envolèrent en tourbillonnant comme un essaim. Il regarda, souleva un bras déjà roide, puis il dit avec indifférence :

« Notre bourgmestre est mort d’un coup d’apoplexie foudroyante ; il doit être là depuis ce matin. On peut l’enlever d’ici, et l’on fera bien de l’enterrer au plus vite, car cette chaleur hâte la décomposition.

— Ma foi, dit le greffier, entre nous, la commune ne perd pas grand’chose. C’était un avare, un imbécile ; il ne comprenait rien de rien.

— Oui, ajoutais juge, et il avait l’air de tout critiquer.

— Ce n’est pas étonnant, dit un autre, les sots se croient toujours de l’esprit.

— Il faudra envoyer les porteurs, reprit le médecin, leur fardeau sera lourd, cet homme avait plus de ventre que de cervelle.

— Je vais dresser l’acte de décès. À quelle heure le fixerons-nous ? demanda le greffier.

— Mettez hardiment qull est mort à quatre heures.

— L’avare, dit un paysan, il allait épier ses ouvriers, pour avoir un prétexte de leur rogner quelques sous à la fin de la semaine.

Puis, croisant les bras sur sa poitrine, et regardant le cadavre :

« Eh bien, bourgmestre, fit-il, à quoi te sert maintenant d’avoir pressuré le pauvre monde ? La mort t’a fauché tout de même !

— Qu’est-ce qu’il a dans sa poche ? » dit un autre.

Il sortit ma croûte de pain.

« Voici son déjeuner ! »

« Tous partirent d’un éclat de rire.

« En devisant de la sorte, ces messieurs se dirigèrent vers l’issue des ruines. Ma pauvre âme les entendit encore quelques instants ; le bruit cessa peu à peu. Je restai dans la solitude et le silence.

« Les mouches revinrent par milliers.

« Je ne saurais dire combien de temps se passa, reprit Hippel, car dans mon rêve les minutes n’avaient pas de fin.

« Cependant les porteurs arrivèrent, ils maudirent le bourgmestre en enlevant mon cadavre. L’âme du pauvre homme les suivit, plongée dans une douleur inexprimable. Je redescendis le chemin par lequel j’étais venu ; mais, cette fois, je voyais mon corps porté devant moi sur une civière.

« Lorsque nous arrivâmes devant ma maison, je trouvai beaucoup de gens qui m’attendaient ; je reconnus mes cousins et mes cousines jusqu’à la quatrième génération !