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LA SECOUSSE

maison jusqu’après mon dernier soupir !

Mme BERNIER. — En donnant tout ton bien à Louis, tu perds tes droits de maître !

M. BERNIER. — (s’étouffant de colère) Tu mens, Julie ! Louis, maître de tout ? non jamais ! Je t’en défie bien ! Et je défie qui que ce soit de m’ôter mon bien que j’ai gagné de mes mains ! Je défie la Loi ! Je te défie, Julie, également ! Ah ! qu’on vienne donc me dire que je ne suis plus le maître ici ! Qui osera ? Parle, Julie ! Qui osera ?… Tiens !…

(Il saisit une chaise et la lance dans une fenêtre dont les vitres volent en éclats). Vois-tu ça ?

(Il hurle).

Qu’on vienne me sortir d’ici ! Julie, je suis le chef dans ma maison, je suis le roi, je commande, on m’obéit ! Malheur à qui osera élever la voix en ma présence ! ! Ah ! ah ! pense-t-on faire un esclave de moi, à présent ?… Jamais !

(Il saisit une autre chaise).

Mme BERNIER. — (effrayée) Prends sur toi, André !

M. BERNIER. — (rugissant) Que je prenne sur moi ?… J’ai trop pris sur moi ! J’ai tout fait pour éviter la terrible secousse ! Il y a quelque chose de tendu, je le répète, qu’il est nécessaire de relâcher ! Tiens encore !

(Il lance la chaise sur le lustre qui tombe en miettes).

Mme BERNIER. — Mon Dieu ! il devient fou ! (Elle s’élance vers la fenêtre brisée et appelle) À l’aide !… Au secours !

M. BERNIER. — (l’arrachant de la fenêtre) Tais-toi, malheureuse ! Vas-tu ameuter toute la cité ?

(Il la repousse brutalement)

Je te dis que je suis le maître… regarde !

(Il prend une carafe sur le buffet et la jette dans la glace d’un miroir qui se casse) Oui… regarde !

(Il renverse, culbute tout, rugit)…

Mme BERNIER. — (avec désespoir) Il va tout briser !

M. BERNIER. — Oui, tout… tout… c’est la secousse !

(Il arrache une tenture et la foule aux pieds avec rage).

Je briserai tout… je briserai ma femme, si elle se rebelle ! Je briserai Louis ! Je briserai son Angélique ! Je briserai… je briserai ton enfant, ton Jules…

(Il se jette sur sa femme, la saisit à la gorge, serre avec force) As-tu bientôt fini de me contrarier ?

Mme BERNIER. — Tu m’étouffes, André !

M. BERNIER. — C’est ce que je veux ! Oui, je t’étoufferai ! Et dire, pourtant, que je t’aime encore ! Oui, je t’aime… et c’est drôle, tout de même, je sens que je te hais en même temps ! Je t’aime… et je voudrais pouvoir te haïr ! Je t’aime… et je voudrais te tuer… oui, te tuer… tuer…

(Il est interrompu par des éclats de rire partant d’une pièce voisine. Sans lâcher sa femme il prête l’oreille avec surprise).

LA VOIX DE LOUIS. — Jules, avons-nous été bêtes un peu ?

LA VOIX DE JULES. — Nous avons été stupides, Louis !

LA VOIX DE LOUIS. — C’était une cocotte, cette Angélique !

LA VOIX DE JULES. — Ah ! c’en est une bonne, celle-là !

(Éclats de rire).

(M. Bernier lâche sa femme. Ils se regardent avec ahurissement. Ils se remettent et s’interrogent du regard)

LA VOIX DE LOUIS. — C’est égal ! on pourra rire le reste de nos jours !

LA VOIX DE JULES. — (riant) Ça ne sera pas long, car je sens que je crèverai de rire ! (Immense éclat de rire).

M. BERNIER. — Est-ce la fin du monde qui arrive ?

(Bras dessus bras dessous entrent Jules et Louis, tous deux légèrement ivre, riant, se tapant l’épaule, titubant un peu. Louis semble plus ivre que Jules. M. Bernier et Mme Bernier s’entre-regardent avec hébétement)

LOUIS. — (riant) Ah ! ah !… si nous l’avons arrosée, celle-là !

JULES. — Cela a été un déluge… pas vrai, Louis ?

M. BERNIER. — Eh bien ? me direz-vous quelle est cette farce ?

LOUIS. — (tapant l’épaule de son père) Je vous dis que ç’a été un vrai déluge !

Mme BERNIER. — (à part) C’est incroyable… Louis et Jules ainsi !

JULES. — Avez-vous jamais ri, mon père ? Vous, ma mère ?

LOUIS. — (se pâmant) Prends ton journal, Jules, et lis-leur ça ! Y a pas à dire il faut les faire rire avec nous !

M. BERNIER. — Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a donc de si comique ?

JULES. — (exhibant un journal) Écoutez, je lis. (Lisant).

« ÉCHOS MONDAIN. — On annonce pour le 15 juillet prochain le mariage de Mlle…Angélique LaRue avec M. Damase Rhéaume…

LOUIS. — (à son père) Comprenez-vous ?… La belle Angélique avec le monsieur… Damase !

(M. Bernier, étourdi, regarde sa femme, puis Louis, puis Jules. Il part d’un formidable éclat de rire, saute au cou de sa femme, l’embrasse, la presse sur sa poitrine. Autour des deux Louis et Jules gambadent).

JULES. — Moi je propose qu’on aille mouiller ça !… Viens, papa !

M. BERNIER. — Oui, allons tous ! Viens, Julie !… Quoi ! on va simplement faire une noce dont on parlera dans le monde entier !

(Il prend le bras de sa femme et gagne la porte. Il s’arrête devant Louis et Jules qui regardent avec étonnement les dégâts autour d’eux).

JULES. — (à son père) Quoi !… le tonnerre est donc tombé ici ?

M. BERNIER. — (riant) Non… c’est… la secousse, tu sais… c’est-à-dire, c’est une secousse sismique…

JULES. — (riant aussi) Alors… c’est du dernier chic !

(Éclat de rire général. Ils sortent.)


RIDEAU — FIN