S’il restait quelque doute qu’Isidore ait voulu parler de l’accord simultané des sons, dans les passages qui viennent d’être rapportés, bien qu’il ait employé le mot de coaptatio en parlant de leur harmonie, et que ce mot soit celui dont se sont servis les auteurs qui ont traité de l’harmonie ou du contrepoint dans les douzième et treizième siècles, si, dis-je, il restait du doute sur le sens de ses paroles, je ferais remarquer qu’un moine du dixième siècle, nommé Hucbald, Gui d’Arezzo, et beaucoup d’autres écrivains du moyen-âge, nous ont fourni des exemples de la diaphonie, ou harmonie dissonante, dont Isidore a le premier employé le terme parmi les auteurs latins.
Or, remarquez l’importance de ces premières notions de l’harmonie dans le livre d’Isidore de Séville, puisque nous les trouvons dans un ouvrage dont la date est très rapprochée de l’invasion des nations du Nord dans la partie méridionale de l’Europe, particulièrement de celle des Visigoths en Espagne, et de leur établissement dans les royaumes de cette péninsule. La coïncidence est si frappante qu’elle me semble digne de fixer l’attention de tout musicien érudit. Sans doute, je ne prétends point qu’il y ait eu, dans ce que les peuplades du Nord connaissaient de l’harmonie, autre chose que de faibles rudimens ; mais ces informes élémens d’une partie si importante de notre musique, paraissent avoir suffi pour donner naissance à un art nouveau chez les peuples de l’Europe méridionale. Bien des faits me restent à ajouter à ceux que je viens d’énoncer pour donner plus de poids à ma conjecture : ils se présenteront à leur place dans la suite de ce résumé.
Avant de poursuivre ma tâche à cet égard, je dois m’arrêter sur une objection qu’on ne manquera pas d’opposer au fait historique établi dans ce qui précède. Eh quoi ! dira-t-on, vous avez refusé la connaissance de l’harmonie aux peuples les plus instruits et les mieux organisés pour les arts qu’il y eût dans l’antiquité, et vous prétendez que des nations sauvages, séparées du monde policé bien moins par leurs forêts et la rigueur de leur climat que par la férocité de leur instinct et la barbarie de leurs mœurs, ont possédé cette connaissance précieuse ? De telles idées ne sont-elles pas contraires à tout ce qu’on sait de la propagation ordinaire des connaissances humaines ? La réponse à cette objection me paraît résulter des principes que j’ai déjà posés. Ces principes sont qu’il n’y a point d’art absolu, résultant d’une base unique, universelle ; que cette base est variable comme les phénomènes de la sensibilité ; enfin, que l’harmonie n’est une condition de perfection dans la musique qu’autant que le système de tonalité en fait une conséquence nécessaire ;