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Page:Fétis - Biographie universelle des musiciens, t1.djvu/192

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RÉSUMÉ PHILOSOPHIQUE

des paroles latines. Les chansons à voix seule, en vieux français, commencent à se répandre. C’est un trait caractéristique de cette époque que la composition de la musique se divise en deux parties distinctes, savoir : l’invention du chant qui paraît avoir été toujours dévolue au poète, et l’harmonisation de la mélodie qui se faisait après coup par un musicien. On verra plus loin quelles furent les conséquences de cette division introduite dans l’art d’écrire la musique. Il est singulier qu’une chose de cette importance n’ait été remarquée par aucun historien de la musique.

2° L’harmonie n’est qu’à deux voix. Les successions de quintes sont fréquentes : il y a plus rarement des mouvemens d’unisson ; l’octave se résout habituellement sur la tierce par mouvement contraire ; la sixte n’est point employée, les successions de quartes ont lieu quelquefois en descendant : on n’en trouve pas d’ascendantes.
Un seul nom de compositeur de mélodies appartenant à cette époque est parvenu jusqu’à nous : c’est celui d’Abailard. On ne connaît jusqu’à ce jour aucun des déchanteurs ou harmonisateurs de mélodies du même temps. Les

    La Ravallière ne les avait pas trouvées, c’est qu’il n’avait pas bien cherché. Dans le neuvième chapitre du Traité du chant mesuré de Francon, il y a deux passages notés de chansons de cette espèce, avec les paroles (a). Le manuscrit de St.-Martial de Limoges (Bibl. royale de Paris, no 1139) contient un sixain en langue vulgaire, qui faisait partie de l’office de St.-Martial (fol. 44), une hymne notée dont les couplets sont alternativement en latin et en langue romane (fol. 48), et une hymne à la Vierge Marie, également notée, qui est tout entière en langue vulgaire. Tous ces morceaux sont du dixième siècle.
    À l’égard d’Abailard, il se peut qu’il ait écrit toutes ses chansons en langue latine, mais il en avait certainement composé les mélodies, car Héloïse le dit positivement dans une de ses lettres adressées à son malheureux époux : « Parmi les qualités qui brillaient en vous (lui dit-elle), il y en avait deux qui me touchaient plus que les autres, savoir les grâces de votre poésie et la douceur de votre chant : toute autre femme n’en aurait pas été moins touchée. Lorsque, pour vous délasser de vos exercices philosophiques, vous composiez en mesure simple ou en rime des poésies amoureuses, tout le monde voulait les chanter, à cause de la douceur de votre expression et de celle de votre chant. Les plus insensibles aux charmes de la mélodie ne pouvaient vous refuser leur admiration. » Cette mélodie, dont parle Héloïse était certainement dépouillée d’harmonie, comme tout ce que les poètes-musiciens des douzième et treizième siècles ont écrit. Le chant était ensuite harmonisé par d’autres musiciens de profession qu’on appelait déchanteurs.


    (a) Apud Gerb, Script, eccles. de Musicâ, t. III, p. 9.