les déchanteurs continuent à former une classe particulière de musiciens.
Adam de Le Hale, surnommé le bossu d’Arras, trouvère de Robert, comte d’Artois, mort vers 1282, semble avoir été le premier qui a réuni les talens de poète, de compositeur de mélodies et de déchanteur.
Parmi la multitude de chansons françaises que j’ai vues dans les manuscrits, je n’en ai pas trouvé une seule qui fût harmonisée par l’auteur des mélodies antérieurement à lui.
Plusieurs monumens de musique mondaine et sacrée, qui ont été inconnus à tous les historiens de la musique, mais que j’ai découverts dans les manuscrits, offrent les moyens de suivre les progrès de l’harmonie pendant toute la durée de ce siècle.
J’ai publié l’un de ces monumens dans le premier volume de la Revue musicale ; les autres n’ont pas moins d’intérêt : les plus anciens se trouvent dans le manuscrit de S. Victor (no 813 de la Bibliothèque royale de Paris) qui est du commencement du treizième siècle.
Là se trouve un Ave Maria, à trois voix, où se manifeste un progrès assez sensible dans l’enchaînement des parties ; les successions de quintes y deviennent plus rares ; enfin, la véritable harmonie commence à naître.
On remarque les mêmes progrès dans deux autres motets à trois voix (Quis imponet terminum, et Nam de peccato meo), dans un Benedicamus, également à trois voix, et dans beaucoup de motets à deux parties.
Ce manuscrit précieux nous offre aussi les plus anciens exemples connus d’une bizarrerie ou plutôt d’une monstruosité qui paraît n’avoir pris naissance que dans les premières années du treizième siècle, ou dans les dernières du précédent.
Il s’agit ici d’un fait qu’on peut ranger parmi les plus curieux de l’histoire de la musique.
Ce fait vient à l’appui de l’opinion que j’ai émise, que l’arrangement de l’harmonie ne constituait pas dans le moyen-âge l’acte de la composition, et que les déchanteurs ne faisaient qu’arranger sur le plain-chant ou sur une mélodie mondaine une harmonie à deux ou à trois voix.
La voix qui avait le chant de l’une ou de l’autre espèce, s’appelait teneur ou tenor ; lorsque la composition n’était qu’à deux voix, celle qui accompagnait le tenor prenait le nom de discant ; si l’harmonie était à trois parties, le tenor se mettait à la voix inférieure, la voix intermédiaire s’appelait motectus, et la supérieure, triplum.
Or, il arriva qu’un déchanteur imagina de prendre pour tenor d’un motet la mélodie d’une chanson vulgaire, et de l’accompagner d’un déchant auquel il donna les paroles latines du motet ; et par une fantaisie des plus ridicules, il fit chanter par la voix du tenor les paroles profanes en langue vulgaire, pendant que les autres chantaient les paroles latines
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DE L’HISTOIRE DE LA MUSIQUE