Page:Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2.djvu/392

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Mais, aujourd’hui, Denise était si changée, que les potions accoutumées devaient avoir fort à faire. Elle ne mangeait point ; elle parlait à peine, malgré la présence de son frère, dont la vue lui avait arraché un sourire contraint. Et pourtant, il y avait plus d’une année que Julien était absent, et Dieu sait combien de fois les vœux, de la jeune fille avaient hâté son retour !

De temps en temps, elle semblait revenir à elle-même tout à coup et faisait effort pour paraître gaie ; mais c’était une tâche vaine : il y avait en elle une pensée accablante qu’elle ne pouvait point secouer.

Il est des mères bien habiles à sonder le secret des cœurs : vous diriez des fées, possédant ce magique miroir, où vient se refléter tout mystère. Mais il y en a d’autres qui épaississent à plaisir le bandeau attaché sur leurs yeux et se font aveugles. Madame la vicomtesse d’Audemer serait entrée en grand courroux contre quiconque lui aurait dit : Votre fille aime…

Il n’y avait qu’une heure que Julien était arrivé. Julien n’était pas un observateur de première force, et pourtant il avait deviné déjà ce que sa mère ne voulait point voir.

Julien, lui aussi, du reste, était fatigué, distrait, presque maussade. Le plaisir de la nuit ne lui avait laissé d’autre impression que beaucoup de lassitude et encore plus de dépit. Maintenant que les fumées du Champagne étaient dissipées, il songeait à cette femme inconnue du bal Favart avec une sorte de terreur. Il l’avait abordée en sortant d’un souper copieux ; l’intrigue s’était nouée à la hâte, sous la double influence de l’ivresse et du bal ; tant qu’avait duré cette nuit de folie, Julien, emporté par une véritable fièvre, avait aimé au hasard, désiré avec emportement et délire.

La fièvre éteinte, sa raison avait eu son réveil. Il avait jeté un coup d’œil en arrière, et un doute avait traversé son esprit.

Une pensée qu’il n’avait eue ni au bal, ni durant le souper, une pensée qui l’assaillait maintenant à l’improviste, lorsqu’il n’était plus temps de savoir !…

C’était comme une intuition bizarrement retardée. Tant que cette femme avait été là, près de lui, ses sens tout seuls avaient parlé ; mainte-