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saient en l’appelant « vas informus ». Quand elles voulurent bien lui en donner une, sans quoi elles auraient dû en priver la « Vierge Marie » elle-même et toutes les « saintes » de leur calendrier, elles continuèrent à la refuser aux animaux. La philosophie cartésienne, qui domine toujours notre prétendue liberté d’esprit et de conscience, ne voulut voir en eux que de pures machines sans aucune sensibilité, et aujourd’hui encore, l’opinion de nombreux savants encroûtés dans des théories qui favorisent leur égoïsme et mettent leur sénilité en quiétude, comme la croyance moutonnière et générale du « vulgum pecus », est que les animaux ne sont, par rapport aux hommes, que des « frères inférieurs ». Or, la véritable science a démontré que les animaux sont pour le moins aussi sociables que les hommes et que, dans tous les domaines : physiologie et psychologie, intelligence et expérience, morale et sentiment, « l’homme est resté et restera sans doute la bête la moins bien partagée du globe terrestre » parce que « sa perfectibilité est, en réalité, très faible ». (Dr Ph. Maréchal. Supériorité des animaux sur l’homme). Dieu doit être médiocrement flatté de la prétention qu’ont les hommes d’être faits à son image.

Dans le domaine de la morale officielle, non seulement on ne reconnaît pas la bonté chez les animaux, mais on a établi toute une hiérarchie de la bonté humaine. Les hommes « vertueux » des gouvernements et des académies, soucieux de ne jamais mêler les torchons et les serviettes, comme on dit vulgairement, lui ont donné toutes ces formes d’hypocrisie qui font comprendre ce mot de Machiavel : « Tout le mal de ce monde vient de ce qu’on n’est pas assez bon ou pas assez pervers », la bonté et la perversité ne se distinguant plus l’une de l’autre. La bonté d’un chef d’État s’appelle clémence ou magnanimité, même lorsqu’il ne pardonne aux autres que ses propres crimes. Celle du commun des hommes est seulement de la générosité et celle du naïf, considérée en riant, n’est que de la bonhomie. On appellera bienveillance celle du patron qui voudra bien ne pas laisser sans aucune ressource le vieux serviteur qu’il aura congédié, et si celui-ci n’a pas cette bonté passive qui se nomme résignation et qui est l’adhésion aux pires déchéances, s’il ne se déclare pas satisfait de l’os qu’on lui donnera à ronger et réclame tout un pot-au-feu, on le taxera d’ingratitude. Celui qui, après avoir raflé des millions en spéculant sur la misère publique, donne cent mille francs pour les pauvres, est un philanthrope, un bienfaiteur, tel ce M. de Montyon qui, depuis sa mort, récompense académiquement la vertu après l’avoir, de son vivant, exploitée sans vergogne comme propriétaire. L’humanité consistera en particulier dans le perfectionnement des engins de mort. On a ainsi la guillotine et la guerre humanitaires parce qu’elles tuent le plus grand nombre de gens dans le moins de temps possible. La guerre de 1914, qui a tué plus d’hommes que toutes les guerres du xixe siècle réunies, est appelée la « Guerre du Droit et de la civilisation supérieure ». Mais le sommet de cette hiérarchie, ce qui en est la plus grande gloire, c’est la charité qui mêle le divin à l’humain et par laquelle le ciel et la terre se passent la rhubarbe et le sené. C’est grâce à cette forme « supérieure » de la bonté et plus particulièrement à la charité chrétienne, que, depuis bientôt deux mille ans, les « moralistes », les « gens vertueux », sauvent les âmes en tuant les corps. C’est au nom de la charité chrétienne qu’on a détruit les monuments et tué les hommes du paganisme : Saint Augustin faisait appel aux Vandales pour fonder la Cité de Dieu. Bien qu’il devait déplorer la dévastation de Rome par Alaric, Saint Jérôme disait : « La véritable pitié, c’est d’être impitoyable ! » C’est au nom de la même charité que Charlemagne s’est livré à ces massacres qui en ont fait un si grand


empereur, qu’on a vu les croisades, l’extermination des indigènes d’Amérique, les bûchers de l’Inquisition qui faisait brûler les gens « pour les punir aussi charitablement que possible et sans effusion de sang » (E. Reclus), les dragonnades et toutes les expéditions coloniales où le prêtre a montré la route au soldat. « Tuez ! Tuez ! Dieu reconnaîtra les siens ! » disait le saint homme qui dirigeait la Croisade des Albigeois. Cette reconnaissance devait sans doute permettre la réalisation de cette promesse de Thomas d’Aquin : « Bien heureux seront les saints puisqu’ils auront la joie de voir les souffrances des damnés. » C’est ainsi que les théologiens comprenaient le sacrifie du Fils de Dieu qui était mort pour le salut de tous les hommes. C’est par la torture et la mort lentement donnée qu’on suivait son commandement : « Aimez-vous les uns les autres », car si la « bonté » des « humanitaires » laïques, qui ne comprennent rien aux choses du ciel. veut la mort rapide, celle des charitables chrétiens la veut très tourmentée pour que l’âme gagne mieux le ciel. C’est encore au nom de la charité chrétienne que, de nos jours, on continue à prêcher librement, dans l’État laïque, le « massacre des hérétiques », comme le faisait le père Janvier à Notre-Dame, le 25 mars 1912, et qu’à la suite de la dernière guerre gréco-turque, en 1921, un nommé Vassilios, évêque de Nicée, déclarait : « L’armée grecque a été beaucoup trop douce dans la répression. Moi qui ne suis pas un militaire, mais un ecclésiastique, j’aurais voulu qu’on exterminât tous les Turcs sans en laisser un seul. » Quelle bonne âme, et combien digne de parler au nom de Dieu !… Mais ces gens charitables, qui se disent chrétiens, et qui ont perfectionné la barbarie, ne s’exercent pas seulement dans l’assassinat ; ils pratiquent aussi le pillage et l’accaparement des richesses, toujours « ad majorem dei gloriam ». Dès qu’ils sont entrés en lutte contre le paganisme, les gens d’église ont commencé à piller. Par une longue continuité d’efforts, ils n’ont pas cessé, à travers les siècles, pour arriver à leur exploit contemporain le plus éclatant, les pillages de la guerre de Chine, en 1900, sous la haute direction de l’évêque Favier. Steinlen a composé sur ce sujet, et sur la bonté de ce qu’on appelle « la civilisation » en général, le plus beau des numéros de « L’Assiette au Beurre » (numéro 47, 26 février 1902. « La Vision de Hugo ». La charité chrétienne supprima l’esclavage antique, disent triomphalement ses thuriféraires. Oui, mais elle le laissa remplacer par le servage non moins odieux qui livra à l’Église les hommes et les biens comme mainmortables. Le communisme primitif n’avait pas duré longtemps dans l’Église, car, dès le commencement du ive siècle, elle possédait des biens-fonds considérables sur lesquels une première confiscation était opérée par Dioclétien et Maximien. Saint Jérôme écrivait en ce temps-là à Eustochie : « Quand vous les voyez (les gens d’église) aborder d’un air doux et sanctifié les riches veuves qu’ils rencontrent, vous croiriez que leur main ne s’étend que pour leur donner des bénédictions ; mais c’est, au contraire, pour recevoir le prix de leur hypocrisie. » Au moyen-âge, la cupidité des gens d’église fut flétrie par les prédicateurs populaires, les Maillard, les Menet, et un abbé Trithème dénonça leurs mœurs dans une harangue en latin que Voltaire a traduite ainsi :

Ils se moquent du ciel et de la Providence ;
Ils aiment mieux Bacchus et la mère d’amour ;
Ce sont leurs deux grands saints pour la nuit et le jour.
Des pauvres, à prix d’or, ils vendent la substance.
Ils s’abreuvent dans l’or ; l’or est sur leurs lambris ;
L’or est sur leurs catins qu’on paie au plus haut prix ;
Et, passant mollement de leur lit à la table,
Ils ne craignent ni lois, ni rois, ni dieu, ni diable.