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CAP
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bles, voies ferrées, bateaux, immeubles, fabriques, usines, manufactures, magasins, comptoirs, etc…

Avant la guerre, la France était une des nations qui avaient le plus de capital argent, et cependant elle était loin d’atteindre l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis, au point de vue du développement industriel et commercial. La raison en est simple. C’est que la France était un pays de petits capitalistes, de petits paysans qui conservaient leur capital argent dans leur bas de laine, et le laissait improductif. (Voir : Capitalisation.) Le numéraire n’a qu’une valeur relative et représentative alors que le capital a une valeur réelle. Les États-Unis d’Amérique ne doivent pas leur prépondérance mondiale uniquement à la somme de dollars qu’ils détiennent mais surtout au capital qui est représenté par les mines, les exploitations agricoles, le machinisme, et surtout par le pétrole dont ils ont le monopole. L’Angleterre est puissante parce qu’elle contrôle 75 % de la production du caoutchouc, produit indispensable en notre siècle de l’automobile et de l’aviation. Voilà ce qu’est réellement le capital ; les travailleurs, eux, qui produisent toutes ces richesses, qui donnent leur sueur, qui vieillissent avant l’âge, sont la source de tout ce capital et se font même tuer pour le défendre alors que celui-ci ne profite qu’à quelques potentats avides, incapables de défendre leurs richesses pendant que le travailleur périt parfois de misère.

Les Anarchistes qui affirment ― et ils ne sont pas les seuls ― que l’on pourrait se passer d’argent, ne sont donc pas, comme on se plaît à le chanter, les adversaires du capital, c’est-à-dire de la richesse sociale. Mais ils s’élèvent contre la classe qui l’a accaparé, qui se l’est approprié, et qui entend le conserver et continuer à en tirer tous les profits. Les Anarchistes demandent que le Capital soit mis à la disposition de tous. Ils veulent : « Que ce riche outillage de production, péniblement obtenu, bâti, façonné, inventé par nos ancêtres, devienne propriété commune, afin que l’esprit collectif en tire le plus grand avantage pour tous. ― Il faut l’expropriation. L’aisance pour tous comme but, l’expropriation comme moyen » (P. Kropotkine).

Hélas ! nous savons trop que ceux qui détiennent la richesse sociale et sont les maîtres de l’ordre économique ne se laisseront pas déposséder de bon gré. C’est pourquoi les Anarchistes sont révolutionnaires, non pas pour détruire le Capital mais abolir le capitalisme. ― J. Chazoff.

LE CAPITAL. Titre de l’œuvre maîtresse du grand sociologue allemand Karl Marx, qui a développé dans ce formidable ouvrage toutes les variations, les transformations et l’orientation du capital. L’ouvrage de Marx n’est pas à la portée du travailleur. D’une lecture ardue et toute scientifique il s’adresse plutôt à l’école des philosophes qu’au manuel. Les disciples de Marx ont cependant vulgarisé son œuvre et certains résumés du capital, accessibles à tous les cerveaux, seront lus avec intérêt par la classe ouvrière.


CAPITALISATION. n. f. La capitalisation est l’action qui consiste à entasser du numéraire, de l’or, de l’argent, des billets de banque, ou à ajouter les bénéfices réalisés sur un capital quelconque à ce même capital.

Exemples : 1° Un paysan possède un terrain qui lui rapporte 1.000 francs par an. Il n’en dépense que 900 et conserve 100 francs dans son bas de laine. Il capitalise 100 francs par an ; 2° Un rentier a un capital X placé dans une banque, qui lui rapporte à raison de X % 1.000 francs de revenus annuellement. Il n’en dépense que 900 et ajoute à son capital X cette somme de 100 francs qui, à son tour, étendra ses intérêts. Il


fait de la capitalisation ; 3° Un propriétaire possède une maison, dont la location lui rapporte annuellement une somme supérieure à celle qui est nécessaire à ses besoins. Au bout d’un certain nombre d’années, les bénéfices réalisés lui permettent d’acheter une autre maison. Il fait de la capitalisation.

Il y a donc plusieurs façons de capitaliser. En l’espèce le paysan fait de la capitalisation improductive, puisque son argent est retiré de la circulation et ne lui procure aucun bénéfice, alors que le rentier, le propriétaire ou l’industriel fait de la capitalisation productive. Naturellement plus l’individu capitalise, plus il peut capitaliser et plus il peut grossir ses revenus. Les bénéfices ajoutés au capital initial lui permettent d’étendre son domaine et de poursuivre son exploitation sur une plus grande échelle.

Quelle que soit la forme de capitalisation, elle est contraire à la saine morale et ne peut être réalisée que sur le travail d’autrui.

Supposons que notre paysan qui travaille seul son champ ait au bout de 10 années réussi à capitaliser 1.000 francs. Cette somme est absolument nulle et incapable de lui assurer un certain bien-être s’il cesse de travailler. Au contraire, qu’il achète avec cette somme capitalisée un autre champ et le fasse travailler par un ouvrier en se réservant une part de bénéfice, sa capitalisation lui sera utile et profitable, mais uniquement par le jeu de l’exploitation. Donc le profit sera de source impure.

Il en est de même de toutes les formes de capitalisation, et il est ridicule de dire que l’économie seule est source de richesse.

Un ouvrier travaillant 8, 9 ou 10 heures par jour, qui va, chaque semaine, porter quelques francs à la Caisse d’épargne, verra son avoir rapidement englouti si, par malheur, la maladie s’installe à son foyer ou s’il est entraîné dans un mouvement de grève. Et en admettant même l’impossible, que durant 25 ans il économise, en rognant sur le nécessaire, sur l’indispensable, qu’à force de privations, il réalise un petit capital, celui-ci ne lui permettra pas de vivre à l’heure où la fatigue et la vieillesse l’obligeront à abandonner son labeur. La capitalisation n’est rendue possible que par le travail accaparé de son semblable et est, en conséquence, néfaste à la société en général.

S’il est exact que selon la forte expression d’Anatole France, « Le militarisme crèvera d’obésité », la capitalisation, qui est une autre maladie des sociétés modernes, périra de la même mort, entraînant avec elle la fin du capitalisme.


CAPITALISME. n. m. Nom donné au régime ou ordre économique en vigueur dans les sociétés modernes. « L’ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l’ordre économique féodal » dit Karl Marx ; en effet, le capitalisme se substitua au régime féodal qui ne répondait plus aux exigences internationales du commerce et de l’industrie naissantes. La féodalité, qui courbait sous le joug du seigneur non seulement le paysan, mais même le boutiquier et l’artisan, entravait l’évolution du commerce qui étouffait du manque de liberté. Ce ne fut pas brutalement que la transformation se produisit ; ce fut une lutte sourde, lente et de longue haleine, car le seigneur avait intérêt à voir se perpétuer un régime qui assurait à la hiérarchie de propriétaires, et aux possesseurs de titres nobiliaires, tous les privilèges et toutes les richesses sociales.

Grâce aux machines, aux inventions, aux progrès des sciences appliquées, le capitalisme latent devait sortir victorieux de ce conflit et la lutte contre la puissance seigneuriale, commencée par Louis XI devait se terminer par l’éclatante révolution de 89 et 91. Mais, pour