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CAS
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wagon qui s’offrit. Je n’avais pas le choix : tous étaient bondés. J’aurais bien voulu m’isoler pour réfléchir profondément : impossible. À ma grande déception, dans mon compartiment, une bande d’énergumènes donnaient libre cours à une joie bruyante : la joie d’entrer à la caserne et d’être soldats ! Sur les banquettes, dans les filets, ce n’étaient que victuailles entassées et les nombreux litres de « pinard » et d’alcool qui garnissaient les musettes des voyageurs ne laissaient subsister, dans mon esprit, aucun doute sur la capacité d’absorption de mes compagnons de route. Le train s’était à peine ébranlé que déjà ― sans doute pour ne pas faire mentir Urbain Gohier ― tout ce monde buvait à la régalade ne cessant cet exercice que pour reprendre en chœur des refrains idiots tirés du répertoire de l’époque. Avant Versailles, les cerveaux n’avaient pas la moindre lucidité, tant et si bien qu’entre Versailles et Rambouillet, on eut à enregistrer et déplorer, dans notre train, une série d’accidents. En effet, pendant la marche du convoi, les plus énervés de mes pauvres camarades circulaient sur les marche pieds, escaladaient le toit des wagons, passant de l’un à l’autre, pour « épater » les camarades, se tenant debout sur lesdits toits, pour amuser la galerie. Ce qui devait arriver arriva. Ces équilibristes amateurs perdirent l’équilibre et tombèrent sur la voie ; d’autres se fracassèrent la tête contre le tablier des ponts, nombreux sur la ligne. Entre Coignières et Le Perray, m’étant accoudé à la portière pour admirer le paysage, je comptai, non sans stupeur, plusieurs cadavres de ces imprudents, couchés en bordure de la voie…

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Je passe sur les détails de notre arrivée à Laval. Le lecteur devine dans quel état arrivèrent à destination les jeunes conscrits de la classe 16.



Ce 13 avril 1915, vers dix heures du matin, nous franchîmes le seuil de la caserne Schneider, située dans le haut de la ville.

Le temps était maussade. Il avait plu, au cours de la nuit et, dans le ciel d’un gris sale, passaient, très bas et avec rapidité, de gros nuages noirs. Toute l’eau du ciel semblait s’être concentrée dans la cour de la caserne : ça et là, de larges flaques d’eau qu’il fallait prudemment contourner pour éviter un bain glacé et ne pas glisser dans la fange. Mais ce tableau, déjà sinistre, devait s’enrichir d’une teinte plus sombre dans cette cour, circulaient, mélancoliquement, les bras ballant, bourgeron blanc et tête rasée, des êtres qu’on eût pris volontiers pour des forçats.

C’étaient les recrues de Bretagne, arrivées de la veille ou de l’avant-veille à la caserne, appartenant, elles aussi, à la classe 16, comme nous les Parisiens !

Aucune expression dans notre langue pourtant si riche en locutions heureuses et justes ne saurait rendre tout le dégoût qui s’empara de mon être lors de ce premier contact avec le « régiment ». Et cet autre tableau du « réfectoire » lorsqu’une heure après notre arrivée, peut-être, on nous fit « déjeuner ».

Je revois encore cette horrible chambrée du rez-de-chaussée dans laquelle nous prîmes notre premier repas. Je ne suis pourtant pas difficile et j’imagine que vous me croirez sur parole si j’affirme n’avoir jamais festoyé à la table des rois ! Non, je ne suis pas difficile. Sans doute, comme pas mal de mes contemporains, j’aime ce qui est bon, mais je ne suis pas exigeant quant au renom des mets qui me sont présentés. J’aime surtout prendre mes repas dans un cadre sinon riant, du moins propre. Oh ! ce réfectoire ! Quand nous arrivâmes, la table ou plus exactement une planche reposant sur ses deux tréteaux et qui


faisait office de table, était d’une saleté repoussante : des débris de pain, des fragments de « patates » cuites, traînaient parmi de gros morceaux de « gras », lesquels nageaient dans du vin qu’on avait renversé et qui inondait la planche. Tous ces débris hétéroclites constituaient les restes du « repas » qu’avaient fait, peu de temps avant notre entrée, les recrues bretonnes. Je n’insiste pas sur le haut-le-cœur que j’eus à ce spectacle. Je n’eus guère d’appétit ce jour-là. Au reste, je n’avais pas faim, j’avais d’autres préoccupations…



Les mois, lentement, trop lentement, s’écoulèrent. Je ne vous étonnerai pas, cher lecteur, en vous certifiant que je n’ai supporté que bien difficilement le régime de la caserne. Onze ans se sont écoulés depuis, mais j’ai conservé de la cour du quartier, de la chambrée et du champ de manœuvres de trop douloureux souvenirs qui, je puis l’affirmer, ne s’effaceront jamais. Durant tout mon séjour à la caserne, j’ai souffert moralement bien plus que matériellement.

La vue seule de la caserne provoque chez l’être libre, jaloux de sa liberté, et conscient des idées d’émancipation qu’il défend, un profond sentiment de tristesse et de dégoût ; la vue seule de ces bâtiments uniformes et froids lui serre le cœur ; c’est là, désormais, qu’il lui faudra vivre, c’est dans une de ces chambrées ignobles dont les fenêtres s’ouvrent sur la triste cour du « quartier » qu’il devra passer ses nuits !



Que le lecteur me permette encore quelques souvenirs personnels qui illustreront mieux cet exposé. Incorporés en avril 1915, les « bleus » de la classe 16 séjournèrent à la caserne jusqu’en novembre de la même année, avant leur envoi dans des centres d’instruction, situés dans la zone des armées. C’est ainsi que nous passâmes, mes camarades et moi, tout l’été et presque tout l’automne à Laval, dans cette maudite caserne Schneider. Le matin, vers cinq heures, le clairon sonnait le réveil. Maudit clairon, combien de fois ai-je entendu sa voix aiguë et désagréable qui m’arrachait aux douces illusions du rêve ! Affreux clairon détesté, que de fois m’a-t-il fait reprendre contact avec la dure réalité ! Le « réveil », à la caserne, fut toujours pour moi un supplice. Ne marquait-il pas, en effet, le début d’une journée semblable aux précédentes, une journée comme les autres qu’il faudrait subir, bon gré mal gré ? Et après ce séjour odieux de la caserne, ce serait l’Inconnu, c’est-à-dire la guerre et peut-être la mort ! Douce perspective ! Le « réveil » m’était pénible pour une autre raison, et mes camarades de chambrée fournissaient, eux aussi, des éléments à mon dégoût. Rien n’est plus écœurant qu’un « réveil » à la caserne. Imaginez cette horrible salle, nue et maussade, qu’est la chambrée, dans laquelle sont alignés une vingtaine de lits, dix de chaque côté environ, mes souvenirs, quant au nombre, ne sont pas très précis. Dans ces vingt lits dorment, chaque nuit, vingt êtres d’origine, de condition, de langage et de mentalité différents. Le clairon sonne. Presque aussitôt, c’est une explosion bruyante de propos grossiers, d’interpellations choquantes et d’exclamations déplacées. De lit à lit, on s’injurie parfois, se distribuant force bourrades parce qu’on est à la caserne et qu’on est soldat ! Ajoutez à cela l’atmosphère écœurante de la chambrée, aux fenêtres closes, cette odeur de chaussettes sales et de pieds mal lavés, ou pleins de sueurs qu’on respire, sans compter les nombreux hoquets éructés par les ivrognes de l’escouade, par ces éternels assoiffés qui, buvant sans cesse, buvant le jour, buvant la nuit, se libèrent parfois du trop-plein de liquide qu’ils ont ingurgité… sur la couverture d’un camarade, et