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Mais cette conception de l’économie, favorable aux audacieux, aux coquins de toutes nuances et de tout acabit, à tous les « corsaires » de l’industrie et du négoce, permet aux uns et aux autres de spéculer sans vergogne sur matières et produits.

Quoi de plus facile, pour les grandes Firmes, pour les Cartels et les Trusts, que d’accaparer des quantités énormes de matières premières ou de produits, qui permettent de ralentir ou d’accélérer le rythme de la production.

C’est pour les spéculateurs une question de disponibilités liquides. Les banques se chargent de résoudre facilement semblable problème qui est, pour elles, d’ordre courant.

Bien entendu, en opérant ainsi, financiers et exploitants, commerçants et usiniers se moquent parfaitement de ce que deviendront leurs ouvriers et leurs employés. Si, par exemple, la spéculation donne des bénéfices supérieurs à ceux que permet de réaliser la fabrication, ils n’hésitent pas à ralentir ou à arrêter pour un temps l’extraction, la fabrication ou l’écoulement jusqu’au moment où leurs intérêts exigent la manœuvre inverse.

C’est ainsi que des hausses fantastiques se produisent, que le coût de la vie augmente pendant que la misère croît avec l’intensification du chômage.

La spéculation est un des principaux facteurs du chômage. Elle cause des ravages terribles dans tous les domaines. Elle fait, elle aussi, partie intégrante du capitalisme. Vouloir l’abattre et laisser debout le système qui l’engendre, c’est chevaucher la chimère.

Afflux de main-d’œuvre par voie d’immigration. — Pour faire échec aux revendications des travailleurs d’une industrie, soit dans une localité, soit dans une région, le patronat n’hésite pas à faire appel à la main-d’œuvre étrangère, à organiser dans les pays pauvres et à population très dense, un courant d’émigration avec la complicité des pouvoirs publics des deux pays intéressés.

Ces travailleurs importés sont bien embauchés suivant des contrats qui, théoriquement, respectent à peu près la législation du travail du pays où on les envoie, mais dès l’arrivée des émigrés les contrats sont violés. Ni le taux des salaires, ni la durée du travail ne sont respectés. Le patronat règne en maître sur ces malheureux esclaves du travail. Ils les nourrit comme des chiens dans ses cantines infectes et les loge comme du bétail dans ses baraques, tout en les payant un prix dérisoire et en leur imposant, avec l’aide de ses tâcherons, des journées de travail très longues.

Toutes ces pratiques réduisent naturellement au chômage les ouvriers indigènes, qui ne peuvent ni ne veulent accepter un semblable traitement, qui ont une famille à élever, des besoins normaux à satisfaire.

Et c’est malheureusement la lutte entre exploités pour la bouchée de pain. Ce sont les brimades et les rixes sur les chantiers, dont le patronat exploite sans vergogne le triste résultat.

Les moyens dont dispose la classe ouvrière pour remédier au chômage sont extrêmement précaires. Ne pouvant s’associer à l’œuvre de filtrage du gouvernement, ne pouvant par esprit de classe internationaliste, s’opposer à ce qu’un travailleur soit partout chez lui, quelle que soit son origine, le prolétariat est, en quelque sorte, désarmé devant l’immigration et tout ce qui en découle.

Ce n’est que par l’établissement de rapports constants entre les différentes Centrales nationales ouvrières, par le développement d’une propagande intelligente touchant sans cesse un plus grand nombre d’individus, qu’on parviendra, dans la Société actuelle, à limiter,


— mais à limiter seulement — les méfaits d’une telle utilisation des travailleurs.

Fabrication intense et exagérée de produits spéciaux et nouveaux dont l’offre dépasse la demande. — Il est, en effet, à remarquer que dès l’application d’une découverte scientifique et l’industrialisation à laquelle elle donne lieu, les ouvriers, recherchés au début, par les chefs d’industrie qui fabriquent les produits ou par les commerçants ou industriels qui les écoulent ou les emploient, se précipitent nombreux dans cette profession. Bientôt, au bout de très peu de temps, celle-ci est encombrée à un tel point que le chômage ne tarde pas à y sévir avec intensité, jusqu’au jour où une nouvelle industrie viendra utiliser la main-d’œuvre en surcroît.

Il en fut ainsi successivement dans l’industrie mécanique et électrique, dans le cycle, l’automobile, l’aviation. Il en est de même dans la sténo-dactylo par exemple.

De même que les jeunes gens veulent tous être mécaniciens en quelque chose, les jeunes filles veulent toutes être sténo-dactylos. Et l’encombrement crée le Chômage et la dépréciation du salaire.

Les patrons se gardent bien de tarir une pareille source de recrutement qui leur procure à bon compte un personnel qualifié.

Mais ce n’est là qu’un des côtés de la question. En poussant intensivement une production nouvelle, en cherchant à réaliser au plus vite de gros bénéfices, les patrons encombrent, eux aussi, rapidement le marché et, bientôt, il y a pléthore de marchandises, crise d’achat, stockage forcé, et partant, chômage jusqu’au jour où le marché se stabilise, sous la poussée des nécessités où jusqu’à ce qu’une industrie nouvelle arrête, paralyse ou ralentisse l’essor de l’industrie en question.

Bientôt à la production exagérée succède la sous-production et ce tassement ne va pas sans inconvénient pour les ouvriers qui sont employés dans cette industrie et en supportent toutes les crises et fluctuations.

Les journées trop longues. — Par principe, par routine et aussi par calcul intéressé autant que par la tactique de combat, le patron est enclin à maintenir très longue la journée de travail. Soit qu’il refuse d’évoluer et d’appliquer les découvertes mécaniques, d’en généraliser l’emploi par esprit d’économie et de routine, le patronat maintient, malgré les lois sociales, la journée de travail au-dessus de la durée légale. Cependant petit à petit, pour soutenir la concurrence, il est obligé d’utiliser les machines qui produisent davantage et plus rapidement. Mais comme il prétend utiliser aussi le matériel humain à plein rendement, il ne diminue pas, pour cela, le temps de travail. Il se, trouve qu’il s’effectue ainsi une production anormale supérieure aux besoins, qui vient à nécessiter la mise en chômage d’une partie du personnel lorsque le stockage se fait important.

Si on réduisait la longueur de la journée de travail, en utilisant au maximum le machinisme, il est incontestable que tous les bras seraient employés.

En maintenant complet ce réservoir d’hommes en chômage dans lequel, il peut puiser, tout à son aise, pour briser toutes velléités de mieux-être de la classe ouvrière, on conçoit facilement que le patronat se soit opposé, dans tous les pays, avec tant de force et de persévérance à l’application de la journée de 8 heures.

Là, comme en toutes choses, seule la force ouvrière organisée intelligemment et puissamment, pourra faire disparaître le chômage qui découle des trop longues journées de travail.

Jusqu’à ce qu’il en soit ainsi, le chômage perdurera et, avec lui, toutes les misères qui en découlent, toutes