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ches et autres animaux. Il a dit que nous avions tous des mamelles ». A ce mot de « mamelles » les mères de famille se voilèrent la face et firent sortir leurs filles, précaution bien inutile, car un haut-parleur proclamait sans pitié la vérité, que les chastes oreilles recueillaient avidement (17 juillet). Autre détail amusant : les sectes se chamaillèrent à propos des prières. Les clergymen de l’Église moderniste déclarèrent qu’un pasteur fondamentaliste, ne jouissant d’aucun crédit auprès de Dieu, ne devait pas dire la prière, et ce fut un membre de l’Église unitarienne, qualifié d’infidèle par les fondamentalistes, qui jouit de cet honneur insigne. On vit un dresseur de singes faire de la propagande anti-évolutionniste en exhibant plusieurs de ces animaux qui, déclarait-il, « descendent de l’homme ». Les diseurs de bonne aventure et les charlatans s’en mêlèrent et l’on entendit un « champion de Dieu » offrir moyennant 40 dollars de mettre n’importe qui en relations avec le Seigneur. Il y eut mieux : Dayton ayant abrité des athées, Dieu se vengea en infectant l’eau potable, ce qui provoqua une épidémie. Le typhus fit ses ravages, le plafond s’écroula sur le tribunal, les escaliers sous le poids du public. Les gens devenaient fous à Dayton. Enfin, celui qui avait provoqué tous ces incidents, mourut subitement le 26 juillet d’avoir trop mangé (il avait absorbé un copieux repas où figuraient, entre autres, du bœuf rôti, des épis de maïs et des pommes de terre, cinq entremets glacés, sept grands verres de thé glacés et deux tasses de café !) Le président du conseil municipal de Dayton ordonna aux habitants de mettre les drapeaux en berne en l’honneur du « premier citoyen du monde entier ».

Résultat de cette campagne maladroite et ridicule : l’instituteur Scopes fut condamné par le tribunal de Dayton à une amende de cent dollars (2.100 Fr.), comme n’ayant pas le droit, en tant que professeur dans une école de l’État, d’enseigner des doctrines qui ne sont pas reconnues par L’État, ni d’exposer à des contribuables une théorie qui leur répugne, étant payé par eux, etc… Bien entendu, il interjeta appel. L’éteignoir est un des moyens « légaux » de propager l’instruction : on refuse d’exposer toutes les thèses : tel est l’enseignement idéal. Et l’on vient dire après cela qu’il n’y a point d’enseignement d’État et que l’État est neutre ! Combien d’États d’Europe (petits ou grands), sont dignes de celui du Tennessee, sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres ! L’avocat lui-même de Scopes connut les bienfaits d’un tel régime. A la dernière audience (21 juillet), le juge, peu suspect, on l’a vu, d’impartialité, après avoir annoncé qu’il avait été saisi de plusieurs pétitions lui demandant de défendre la dignité du tribunal, infligea une amende de 5.000 dollars à Carence Darrow, comme ayant manqué d’impartialité, somme qui dut être immédiatement versée, sous peine d’emprisonnement. Darrow n’était-il pas, d’après l’illustre Bryan « le militant antichrétien le plus actif du pays ? » Cela valait bien une amende plus sévère que celle de John Scopes. La farce du procès Dayton était terminée.

Malgré cette condamnation prévue, le procès de Dayton se termina à l’avantage des darwinistes. Son utilité a été de nous montrer une fois de plus quels pitoyables arguments emploie le fanatisme, depuis Socrate jusqu’à Darwin, en passant par. Galilée et tant d’autres, pour étouffer la vérité. Mais comme dans tout procès où l’iniquité et la bêtise jouent le principal rôle, on peut dire à propos de celui de Dayton, au sujet de la vérité scientifique : « L’évolution est en marche, rien ne l’arrêtera plus. » Le procès de Dayton a servi les idées vivantes en les propageant dans les coins les plus reculés d’Amérique et d’Europe. Il a, selon l’expression de Floyd Dell, « porté un rude coup à la sottise et à l’intolérance


humaines ». En effet, de même que lorsque la justice bourgeoise condamne un livre sous un prétexte quelconque, tout le monde l’achète, tous les ouvrages de Darwin furent vendus à des milliers d’exemplaires. Les libraires, comme les aubergistes de Dayton, y trouvèrent leur compte. Ainsi, les adversaires de l’évolution obtinrent-ils un résultat contraire à celui qu’ils poursuivaient. Néanmoins, comme le déclarait Floyd Dell à un journaliste, les Américains cultivés conçurent de cette affaire « plutôt que de l’indignation une sorte de tristesse amère, et ils dissimulèrent sous le rire et la plaisanterie leur dégoût et leur colère ».

Un membre du cabinet du président Coolidge, fort ennuyé de cette affaire qui divisait l’Amérique en deux camps, déclara que « l’évolution n’était pas en contradiction avec les enseignements de la Bible, car elle présupposait un plan dans l’organisation du monde ».

L’affaire Scopes avait été une affaire politique. Mais elle dépassait de beaucoup ces mesquineries. Elle mettait en conflit deux idées, deux morales, deux philosophies. Elle était un symbole, le symbole de l’ignorance et de l’erreur dressées contre l’esprit critique. Deux camps se formèrent (heureusement pour l’Amérique il se trouva des esprits pour se ranger aux côtés des « scélérats » qui osaient affirmer que l’homme descend du singe. Sans quoi le professeur Scopes eut subi le sort réservé à Sacco et Vanzetti).

Cependant l’intolérance et le fanatisme ne désarmèrent pas. Le coup de Dayton n’ayant pas réussi, les adversaires de l’évolution durent trouver autre chose. Le secrétaire du gouvernement découvrit quelque part une vieille loi « interdisant de dilapider les fonds électoraux pour l’enseignement des sciences contraires aux enseignements de la Bible », et là-dessus on ne parla rien moins que d’interdire dans le district de Washington « l’enseignement des théories de l’évolution et autres » et dans toutes les écoles d’Amérique l’enseignement de la chimie, de la physique, de l’anthropologie, de l’astronomie et de la philosophie par-dessus le marché. Ce singulier secrétaire qui répond au nom de Loren S. Wittner — autre nom à retenir dans les annales de l’obscurantisme —, déclarait dans un rapport adressé à la Cour suprême de Justice que « l’enseignement de la biologie doit être interdit parce qu’il est en contradiction avec l’histoire de la Bible sur les origines de l’homme et qu’il prétend que les organismes se décomposent après la mort, tandis que la Bible parle de résurrection au jour du Jugement dernier ; que l’enseignement de la chimie doit être interdit parce qu’il prétend qu’une matière ne peut pas se transformer en une autre, tandis que la Bible dit que Christ changea du vin en eau et Dieu la femme de Loth en une colonne de sel ». L’enseignement de la physique est également contraire à celui de la Bible, de même celui de l’astronomie, qui prétend que le Soleil est le centre de l’Univers, tandis que d’après la Bible, la terre, créée quatre jours avant le soleil, est le centre du monde. L’enseignement de la philologie est également à rejeter, car elle enseigne l’évolution des langues depuis leur origine, alors que la Bible les fait remonter à la Tour de Babel. Notez que cet inénarrable secrétaire, fier de sa trouvaille qui lui permettait d’interdire l’enseignement des sciences « irrespectueuses pour la Bible », demandait que les professeurs de chimie, de physique, d’anthropologie et de biologie soient suspendus de leurs fonctions. Pour aboutir à ce résultat, il ne craignit pas de faire subir une entorse à la loi. C’était complet ! Mais ce qu’il y a de plus extraordinaire dans son cas, c’est que Wittner, qui se disait « athée convaincu », prétendait avoir agi par « pur patriotisme ». Le patriotisme va de pair avec la bêtise. Le rapport de Wittner causa un certain trouble dans les milieux éclairés américains.