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serait restée libertaire, et elle se serait opposée aux factieux, elle se serait licenciée une fois l’ennemi repoussé du territoire, et les soldats seraient redevenus des producteurs ; ils auraient ainsi évité de gagner l’esprit militaire qui les portait à admirer leurs généraux d’abord et leur empereur plus tard.

Autre exemple : En 1871, le peuple de Paris tint deux mois devant les armées de Versailles. Et pourtant, il ne formait pas une armée de métier, il venait, de subir un siège long et déprimant. Pourquoi la Commune sombra-t-elle dans la dernière semaine de mai ?

Parce qu’il y avait un Gouvernement. Les fédérés nommaient eux-mêmes leurs chefs et leurs délégués au Comité Central de la Garde Nationale. Mais, d’autre part, les révolutionnaires qui composaient le Comité Central de la Commune contrecarraient toujours leurs desseins. S’agissait-il de faire une sortie ? La, Commune s’y opposait. Voulait-on détruire la Banque de France ? La Commune mettait son veto. Pendant deux mois ce fut une rivalité navrante entre les deux pouvoirs : civil et militaire. Le pouvoir civil, qui était gouvernement, destituait des généraux, en accusait d’autres de trahison et changeait tous les quinze jours son délégué à la guerre. Et c’est grâce à cette rivalité, qui amena une absence totale de décision dans la lutte, que les Versaillais purent rentrer dans Paris. C’est pourquoi encore nous disons au Peuple qu’il ne doit pas tolérer qu’un Gouvernement s’installe dans la révolution.

Nous aurons, enfin, à défendre la Révolution contre tous les politiciens au faux-nez révolutionnaire qui tenteront, par tous les moyens, d’escamoter la révolution à leur profit ou au profit de leur parti. Dès que la révolution éclatera, il nous faudra lui donner une impulsion libertaire. L’expropriation devra être immédiate. Il nous faudra détruire par le feu toutes les archives, actes notariés, cadastres, titres, valeurs, billets de banque. Tout cela qui constitue la force de l’État et de la propriété devra être anéanti immédiatement. Chaque prolétaire devra être armé. Les combattants seront uniquement des volontaires qui nommeront, eux-mêmes leurs chefs, étant bien entendu que chacun rentrera chez soi dès que le danger aura disparu. Les formations de combattants nommeront leurs délégués au comité de défense révolutionnaire qui n’aura d’autre attribution que cette défense.

Les comités de production et de consommation, sous quelque forme qu’ils soient organisés, sous quelque nom qu’ils soient désignés, auront seuls pouvoir de gérer la production et la consommation. Toute tentative d’instaurer un pouvoir politique ou central quelconque devra être combattue avec acharnement et par tous les moyens comme étant un acte contre-révolutionnaire. Car la révolution ne sera triomphante que du jour où tout danger d’autorité quelconque aura disparu.

Ces formations de combattants volontaires, administrées techniquement, par des chefs nommés uniquement par les combattants et révocables au gré de leurs mandants, auront à charge de défendre la Révolution contre les ennemis du dedans et du dehors. Nous avons confiance dans l’énergie du peuple, une fois que celui-ci se sera révolté et débarrassé de ses maîtres. Nous sommes persuadés que, à la première alerte, au premier appel qui lui sera lancé pour défendre ses conquêtes, il répondra par une levée en masse et que les volontaires seront nombreux, plus que suffisants pour repousser toute attaque des réacteurs de tout poil et de toute étiquette.

Après la Révolution. Et maintenant, faisons une deuxième supposition. Après un nombre de jours, de mois, ou même d’années, de bouleversements, de combats et de tâtonnements, la révolution sociale est enfin triomphante. Ayant repoussé toutes les attaques


des réactionnaires du dedans et de l’étranger, déjoué toutes les tentatives d’instauration de pouvoir politique, même dictatorial, même sous l’étiquette prolétarienne, le peuple a enfin instauré une société à base fédéraliste libertaire. La vie s’organise petit à petit, les perfectionnements améliorent de plus en plus les conditions d’existence. Mais les capitalistes vaincus n’ont pas abandonné la partie. Dans l’ombre, avec la complicité des gouvernants voisins (il faut bien admettre qu’il y en aura encore pour pouvoir pousser à fond la démonstration) les capitalistes méditent une agression qui doit leur permettre de reconquérir leurs prérogatives. Au bout d’un certain laps de temps des armées étrangères envahissent une région conquise à la révolution. Alors c’est l’appel au peuple, la levée en masse, la réformation des corps de combattants volontaires. Les batailles sont dures, les volontaires qui ont déjà goûté au mieux-être se battent avec acharnement pour conserver ce mieux-être, pour ne pas retomber en esclavage, et aussi parce qu’ils savent quelle féroce réaction, quelle terreur blanche s’étendrait sur le pays au cas où ils seraient vaincus.

Le même processus d’organisation de défense que pendant la révolution se reproduirait. Y aurait-il besoin de dictature ? Non pas, puisque la première fois on s’en serait passé. Eh bien ! poussons plus loin encore l’hypothèse. Malgré la fougue, la vaillance, l’ardeur du désespoir ; après des combats obstinés, les révolutionnaires sont vaincus par les armes. Les capitalistes rentrent en maîtres dans la France. La révolution a-t-elle dit son dernier mot ? Le prolétariat est-il définitivement écrasé ? Non. Immédiatement les comités de production lancent un ordre de grève générale. Les capitalistes occupent les usines, les mines, les têtes de lignes de chemins de fer, les postes et le télégraphe. Seulement, dès la première bataille, les comités de production, qui avaient prévu la possibilité d’une défaite, avaient donné le conseil à, tous les ouvriers de rester tranquillement chez eux quand les vainqueurs entreraient, de ne plus se rendre au travail et de se tenir prêts à résister à toute invite ou réquisition des capitalistes.

Que pourront donc faire ces derniers devant cette inertie générale ? Prendre eux-mêmes les outils de travail ? Faire venir de la main-d’œuvre étrangère ? Ils seront d’abord obligés, pour conserver le fruit de leur victoire, d’avoir une armée, une police, une gendarmerie considérable. Ils s’occuperont ensuite de se disputer pour le rétablissement des propriétés, tout acte de propriété, toute archive, toute valeur ayant disparu dans les flammes révolutionnaires. La main-d’œuvre étrangère ne sera pas suffisante pour subvenir aux besoins de la production, des services publics, etc. Enverront-ils chercher par la police ou l’armée les ouvriers à. leur domicile ? Chaque ouvrier étant résolu à résister par les armes, au bout d’un certain temps ils devront y renoncer.

Que leur restera-t-il alors à faire ? Tout simplement à repartir d’où ils étaient venus, parce que devant la force d’inertie consciente du prolétariat, ils ne pourront pas profiter de leur victoire. La grève générale, avec résistance armée, aura vaincu les velléitaires d’autorité. Car la grève générale, appliquée consciemment, méthodiquement, est encore le moyen de combat le plus efficace du prolétariat si elle n’est pas lancée pour des fins politiques. Comme on le voit, par cette rapide ébauche, à quelque période qu’on se place de la révolution, on n’a que faire des politiciens, de leurs partis et de leur dictature.

Le prolétariat se défendra, se sauvera tout seul et ira vers sa libération totale sans le secours de ceux qui ont pour métier d’être des profiteurs de révolution.