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MOR
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sociales. On peut ainsi, en un certain sens, parler de la fixité de la morale : les buts particuliers et les moyens varient dans l’espace et dans le temps, mais la fin générale demeure.

Cette fin n’est-elle point — ainsi que le prétendent certains moralistes — le bonheur ? Evidemment les hommes recherchent leur bonheur, mais ceux qui le cherchent le plus consciemment ne l’atteignent pas toujours le plus sûrement.

En réalité, on obtient le bonheur quand on atteint un but poursuivi : le bonheur est un produit surajouté de notre activité, le but réel est toujours la satisfaction d’un besoin, d’une tendance. C’est donc la satisfaction des besoins qui formera la base de notre morale.

Sans doute le principe de la satisfaction des besoins est moins généralement apparu dans la littérature morale que le principe de l’utilité. Les religions ont même d’ordinaire posé à la base de leur morale l’utilité et la non-satisfaction des besoins. Mais nous ne nous inquiétons pas d’une utilité future en vue d’un paradis céleste auquel nous ne croyons plus et si les lois religieuses ont prêché, pour les pauvres et les esclaves, la non-satisfaction des besoins et des tendances, il n’empêche que, dans la pratique humaine, toujours et toujours, les hommes se sont efforcés de satisfaire leurs besoins et leurs tendances et que les sociétés humaines n’ont progressé que dans la mesure où elles n’ont pas tenu compte de cette loi religieuse soi-disant morale et soi-disant divine.

A chaque instant le prêtre catholique se dresse devant nous et prêche son idéal : supprimer des besoins ou ne les satisfaire que maigrement. Supprimer les besoins, mutiler l’être, tel ne saurait être notre but ; nous voulons, au contraire, que la vie soit vécue pleinement et nous croyons que nous devons satisfaire nos besoins dans la mesure où cette satisfaction, n’est pas contraire à notre idéal égalitaire nécessaire à l’harmonie sociale. Notre idéal est un idéal d’harmonie : harmonie dans l’individu, par la satisfaction des besoins utiles de cet individu ; harmonie sociale, par la satisfaction des besoins utiles de tous les individus.

VI. Morale et création de besoins nouveaux. — Tenant compte de la loi de différenciation du progrès, nous croyons même que nous devons nous créer des besoins nouveaux et plus particulièrement des besoins intellectuels.

Se créer des besoins nouveaux peut paraître un idéal peu enviable, si l’on songe à certains besoins que les individus se sont précédemment créés : au besoin de l’alcoolique, par exemple. Mais lorsque l’on veut juger de l’utilité ou non de la création de nouveaux besoins, il est peu logique de ne tenir compte que de quelques besoins artificiels et anormaux qui, la plupart du temps, n’ont pris naissance que parce que les individus ont cherché un dérivatif à la non satisfaction de besoins utiles.

Constatons que, conformément à la loi du progrès, le nombre des besoins des individus n’a cessé de croître et qu’en définitive il est né plus de besoins utiles que de besoins inutiles.

VII. Double rôle des éducateurs : buts et moyens. — Le rôle des éducateurs, parents ou pédagogues professionnels, est double : d’une part, convaincus de la possibilité d’une action moralisatrice efficace, ils doivent fixer les buts de cette action, c’est-à-dire s’efforcer de déterminer pour eux un idéal moral qui ne soit pas chimérique et qui n’aille pas à rencontre du progrès ; d’autre part, il leur faut rechercher et employer les moyens qui conviennent aux buts poursuivis.

Nous avons consacré quelques pages à la première partie de ce rôle et nos lecteurs pourront s’aider également des diverses études consacrées ici à la morale. Il nous reste à parler des moyens.

VIII. Pourquoi l’éducation morale est négligée. Con-


naissance de l’enfant. — Pour exercer une action moralisatrice efficace, il faut d’abord le vouloir et le bien vouloir. Or, on ne le veut pas, ou on le veut mal, lorsqu’on sacrifie l’éducation morale à l’instruction. Cette négligence de l’éducation morale est générale et tient à des causes diverses.

En premier lieu, pour moraliser autrui, il faut se moraliser soi-même. Il le faut, si nous voulons prêcher d’exemple et vaincre, notre propre égoïsme, qui est peut-être le plus important obstacle qui se présente à nous. N’est-il point égoïste celui qui néglige de consacrer quelque temps à l’étude des questions éducatives ? Egoïste encore celui qui laisse ses enfants agir à leur fantaisie pour être tranquille. Égoïste aussi le père despote pour qui ordres, défenses, punitions sont des moyens commodes de gouvernement familial.

En second lieu, l’éducation morale est négligée, parce qu’on ne sait pas. « Ne confondons pas, écrit Binet, les méthodes de l’éducation avec le but de l’éducation. Le but est de faire des hommes libres, mais la méthode ne peut pas consister à traiter un enfant en homme libre, ni a faire appel à sa raison, quand il est encore à un âge où il n’a pas de raison. » « On peut, écrit Benoit Bouché, enseigner avec de réels résultats sans connaître l’âme de son élève, on ne peut éduquer dans la même ignorance. »

Ce dernier pédagogue écrit encore : « les enfants et les adolescents de même âge ont des caractères généraux ou communs et des caractères individuels.

« Tous les enfants normaux de six ans, de huit ans, de dix ans, de douze ans, de quinze ans, sont aux mêmes stades successifs du développement et les lois de cet accroissement physique, mental, affectif, jouent pour tous les individus. Mais tous les enfants normaux considérés ont en propre des hérédités congénitales et des hérédités acquises ou éducations différentes d’un sujet à l’autre. Il en résulte que cette double évolution vitale de l’enfant, des enfants, l’une spécifique et l’autre individuelle, est une indication de première importance pour l’éducateur. Celui-ci doit avoir égard pour chaque enfant à cette double évolution spécifique et individuelle qui fait que chaque enfant ressemble à tout autre et en diffère. »

Pour faire l’éducation morale des enfants, il faut donc apprendre à connaître l’enfant, en général, et on y parviendra surtout par l’étude, puis apprendre à connaître chaque enfant par une observation attentive et sympathique. Nos lecteurs voudront bien se reporter au mot « Enfant » pour l’étude de l’enfant normal moyen, aux divers stades de son développement. A ce mot (comme aussi à : Éducation, Liberté, École, Coéducation, etc…) ; ils trouveront déjà de nombreuses indications relatives à l’Éducation morale qui nous permettront d’abréger les conseils que nous voulons leur donner maintenant.

IX. Extension du besoin d’attachement. — S’il ne faut pas confondre le but de l’éducation morale et les moyens éducatifs, il ne faut pas non plus perdre de vue ce but au commencement de l’œuvre éducative. Rappelez-vous qu’il s’agit tout à la fois de développer chez l’enfant l’aptitude à la vie en société et la personnalité.

« Le grand précepte, qu’il ne faut jamais perdre de vue jusqu’aux environs de la septième année, écrivait A. Baumann, peut se formuler ainsi : fortifier assez la nature morale de l’enfant pour que, chez lui, le besoin d’attachement se sépare de l’instinct conservateur et s’étende à d’autres êtres que la mère, celle-ci demeurant tout de même le point central de son affection.

« De là, dans la pratique, une double tâche. D’abord il faut habituer le tout petit à supporter l’éloignement de la mère. Elle se mettra loin de lui en restant visible. Puis elle deviendra invisible, mais fera entendre sa voix. Finalement, elle s’absentera pour une durée progressivement accrue, et l’enfant devra en arriver à se