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qui s’intéressent à l’industrie, à l’agriculture, aux transports, à toutes les modalités du travail humain.

Toutefois, bien avant l’introduction des machines à vapeur, on se servait de machines, de mécaniques plus ou moins rudimentaires et grossières. Le premier homme qui imagina de se servir d’un bâton pour frapper et décupler sa force, celui qui découvrit les propriétés tranchantes et contondantes d’un silex, inventèrent les premiers outils, et un outil est une machine à l’état simple.

On trouve, dans l’histoire économique de la Chaldée, de l’Assyrie, de l’Égypte, des descriptions de machines à élever l’eau du fleuve pour faciliter l’irrigation, ainsi que des instruments aratoires assez rudimentaires, mais constituant de gros progrès pour l’époque.

L’invention de la roue, des chars et des voitures vint soulager beaucoup les transports. Pour faire la guerre, le siège principalement, Grecs, Égyptiens, Carthaginois et autres se servirent de machines spéciales. Les blocs de pierre, servant à écraser le grain, devinrent des meules, que l’on fit mouvoir par les courants d’eau. On peut suivre ainsi les progrès lents et séculaires du machinisme bien avant l’utilisation de la vapeur comme force motrice.

Mais c’est à partir de l’invention de la machine à vapeur que la mécanique, disposant d’une force motrice illimitée, fit des pas de géant. Ce fut surtout l’œuvre du xixe siècle. La première moitié de ce siècle voit apparaître l’application du machinisme à l’industrie textile et aux transports. De nombreuses usines de filature et tissage se montent et s’agrandissent. (Depuis que les fileuses mécaniques d’Arwright et de Watt ont remplacé les ouvriers fileurs, cinq personnes suffisent pour surveiller deux métiers de 800 broches). Les chemins de fer apparaissent, puis la navigation à vapeur laissant rapidement derrière eux, d’une part les diligences et les lents convois routiers, d’autre part les bateaux à traction animale sur les cours d’eau, et, sur les mers, la voile encombrante et aléatoire.

Il serait trop long de faire ici un historique du développement du machinisme. Disons brièvement que, peu à peu, toutes les industries ont été conquises et transformées par la machine. En moins d’un siècle, les conditions de travail ont été radicalement transformées. Avec le même personnel, l’industrie aujourd’hui transforme, fabrique, manipule et transporte dix fois plus de produits qu’il y a cent ans. Le rendement de la production, par tête d’ouvrier, a pour le moins décuplé depuis cette époque. Comparez les métiers à filer le coton ou la laine, dont nous parlions tout à l’heure, avec leurs mille broches tournant à une vitesse vertigineuse et surveillées seulement par trois ou quatre personnes, avec l’archaïque rouet. Voyez l’antique métier à tisser à la main, un bon ouvrier produisant 4 ou 5 mètres de tissu par jour, en regard des métiers mécaniques, et des 100 à 150 mètres de tissu par jour et par ouvrier.

Dans la métallurgie, les progrès sont encore plus considérables. Il eut été complètement impossible, avec le travail à la main, le marteau et l’enclume, d’arriver à la centième partie de la production moderne, ni surtout de fabriquer des machines, des outils et des objets aussi perfectionnés et délicats que ceux qui sont devenus d’usage courant.

Dans les cuirs et peaux, dans l’imprimerie, l’industrie du bois, le bâtiment, dans le commerce même, partout la machine a pénétré, accélérant le travail, la fabrication et les échanges.

L’agriculture qui, routinière, a été plus lente à prendre le chemin des progrès techniques, s’est tournée résolument vers le machinisme, surtout depuis que les cours élevés de leurs produits a permis aux patrons


agricoles d’avoir à leur disposition des capitaux importants.

De tout ce travail accru et précipité, est sorti un flot de production qui aurait bouleversé nos aïeux. Les produits ne manquent plus ; ils sont en abondance, et si le régime social était mieux constitué, la production apparaîtrait pléthorique. Elle provoque aujourd’hui le chômage, la société mal organisée ne permettant pas aux populations de consommer tout ce qui est produit.

C’est surtout dans les moyens de transport que les progrès sont fantastiques : trains rapides, paquebots puissants, automobilisme, aviation. A tout cela vient s’ajouter la poste, le télégraphe, le téléphone, la T. S. F. Les distances ne sont pas encore supprimées, mais considérablement diminuées. On se déplace avec facilité et rapidité ; les nouvelles du monde entier circulent en quelques minutes et sont mises quotidiennement, par la presse, à la portée de tous.

Presque chaque jour apporte son invention nouvelle, un perfectionnement à quelque machine plus ancienne. Nul ne peut prévoir jusqu’où ira cette fantastique expansion du machinisme. Une nouvelle mentalité se dégage. Jadis, on croyait facilement au miracle divin. Aujourd’hui, on ne s’étonne plus du progrès. L’humanité attend, comme une chose toute naturelle, la réalisation de progrès techniques toujours plus merveilleux. Le miracle humain est devenu normal. Les hommes ont la foi dans la science technique. Certains écrivains ont même affirmé que la solution de la question sociale se trouvait dans le développement du machinisme qui, fabriquant des produits à profusion, permettrait de donner à tous des moyens d’existence supérieurs même à ceux qu’ils pourraient rêver dès maintenant.

Malheureusement, cette mystique du progrès technique est souvent démentie par les faits. Le machinisme et la puissance de production se développent toujours, intensément, mais on ne saurait, sans mentir, affirmer que les conditions d’existence du peuple s’améliorent avec le rendement de la production.

L’organisation sociale actuelle s’oppose à cela. Le machinisme, comme tous les progrès, sert les intérêts de la classe dirigeante et possédante, mais ne profite que très peu au prolétariat. Quand un procédé nouveau est introduit dans une industrie, le patronat en garde presque exclusivement tout le bénéfice n’accordant à ses ouvriers que des améliorations ne représentant pas la dixième ou la vingtième partie des économies réalisées. Que l’on compare les moyens d’existence des prolétaires d’aujourd’hui avec ceux de leurs aïeux d’il y a un siècle. Malgré une production intensément multipliée, c’est à peine si leur possibilité de consommation a augmenté de 40 à 50 p. 100. Tout le reste a été gardé par la classe qui détient le capital, laquelle gaspille sans vergogne la plus-value due au machinisme. Le machinisme a surtout contribué à augmenter le luxe des hautes couches sociales, et n’a guère profité au prolétariat. Si des ouvriers en ont retiré quelques bribes, combien lui ont dû — et lui doivent — les angoisses du chômage, l’incertitude du lendemain, l’instabilité et l’insuffisance de leurs ressources.

Henry Ford, le grand industriel américain, a soutenu, en deux ouvrages, que le machinisme et la rationalisation, auraient pour effet de diminuer les prix de revient, et partant les prix de consommation, et qu’ils pousseraient ainsi celle-ci à se développer. C’est là une théorie que la pratique de la vie dément. Les prix de vente sont loin d’avoir diminué dans la proportion des économies réalisées. Et encore, les diminutions furent provisoires, jusqu’au jour où un cartel de gros Industriels y mit le hola ! En réalité, le machinisme a