Page:Faure - Encyclopédie anarchiste, tome 1.djvu/222

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
BEA
221


et à l’imagination. Il émeut toutes nos puissances à la fois, de là, la plénitude du sentiment qu’il excite… Précisément parce qu’il diffère de la sensation égoïste, le sentiment du beau est par essence désintéressé, généreux. Il tend a se communiquer ; il favorise l’épanouissement des affections sympathiques et de la sociabilité », Parlant de la place que l’enseignement de la beauté devrait occuper dans une éducation démocratique, M. Marion dit encore : « Plus l’enfant du peuple risque d’être asservi aux dures nécessités et esclave du besoin, plus on lui doit, si on veut faire de lui un homme libre, de le faire participer autant que possible, à la culture qui élève, délivre et console. Le munir des connaissances nécessaires est peu ; il a droit à sa part de ce qui orne et rehausse la vie. Et en la lui donnant, on travaille à son éducation morale d’une façon qui, pour être indirecte, n’en est peut-être que plus efficace ». M. Marion se rencontre ici avec Edgar Quinet, exprimant ses magnifiques espoirs démocratiques : « Les démocraties modernes, ou seront condamnées à une honteuse infériorité à l’égard des pouvoirs qui les ont précédées, ou se mettront à la tête des éternelles et splendides doctrines du genre humain : justice, amour, beauté, immortalité, héroïsme, conscience, plaisirs de l’âme, tradition de toutes les intelligences qui ont écarté et orné les temps passés ». Mais, par une sorte de contradiction, en même temps qu’il démontre ainsi l’utilité de la beauté pour l’individu tout entier, dans sa vie particulière et dans la vie sociale, M. Marion établit entre le beau et l’utile une distinction qui les sépare nettement et constitue une véritable théorie du « beau pour le beau », rappelant celle de « l’art pour l’art ». Il dit entre-autres : « Qu’est-ce que l’utile. sinon ce qui sert à quelque chose ? Or, à quoi sert une Sainte Famille de Raphaël, la Vénus de Milo, une symphonie ? Le beau est sa fin à lui-même ; il se suffit. Il ne sert à rien, qu’à enchanter ceux qui le goûtent. C’est un luxe, un surcroît, un heureux superflu… L’objet beau, comme tel, se suffit à lui-même, se justifie par sa beauté même et n’est pas moyen pour autre chose. À quoi sert un bel enfant ? a fort bien demandé un humoriste ». Sauf le respect que nous devons à un professeur de Sorbonne, il nous semble que nous voici plongés en plein « galimatias », comme aurait dit Voltaire. La boutade de l’humoriste ne prouve qu’une chose : la bêtise de l’humoriste. De la même façon, on pourrait demander : « À quoi sert un humoriste ? » et poser la question pour tout ce qui existe et pour la vie elle-même. « À quoi sert la vie ? » Nous défions bien M. Marion, et tous les humoristes du monde, de faire une réponse à cette question, s’ils ne peuvent dire à quoi sert un bel enfant. Ce qui nous intéresse, nous tous, simples hommes qui ne sommes pas des métaphysiciens et qui vivons dans cette réalité quotidienne qui désolait Jules Laforgue, ce n’est pas « la nature du beau « ; c’est « le moyen pour autre chose » qui se trouve en lui comme dans tout ce qui existe même le plus spirituellement, comme en Dieu lui-même qui est, dit-on, la suprême beauté, mais qui est utile aux hommes, puisqu’ils ont éprouvé le besoin de l’inventer. C’est ce « moyen pour autre chose » que M. Marion a lui-même constaté en parlant de son rôle social. Que le beau soit, par sa nature, une « finalité », soit, nous ne le contestons pas puisque nous voyons en lui la perfection. Mais qu’il soit « une finalité sans fin », c’est-à-dire une finalité qui n’est pas « un moyen pour autre chose », nous ne le reconnaissons pas, même si M. Marion appelle Kant à la rescousse. Car l’utilité de la beauté est éclatante autour de nous et en nous ; elle s’impose à tous les êtres. N’est-elle pas utile à l’animal qui s’efforce de paraître plus beau que ses rivaux pour l’emporter auprès de la femelle ? La même utilité de la beauté n’est-elle pas,


pour la même raison, à la base des rapports entre les sexes humains ? Et, à mesure qu’on s’élève vers des formes de vie supérieures, l’effort de l’homme n’est-il pas de plus en plus stimulé par la recherche de la beauté qui « émeut toutes ses puissances à la fois » et excita « la plénitude du sentiment » ? M. Marion lui-même nous l’a démontré.

La beauté est comme l’art dont elle est l’inspiratrice ; elle est la vie dans sa perfection, c’est-à-dire dans le bien-être, dans la joie, dans le bonheur, dans l’épanouissement complet de la nature et de l’individu. La beauté est le pain de l’âme ; elle est aussi indispensable à l’homme que le pain du corps. Il a un tel besoin de ce pain spirituel, que les réalités merveilleuses répandues dans son environnement et dans son propre fond ne lui suffisent pas : il demande à l’art de les faire encore plus belles et il va chercher de la beauté dans les cieux, auprès de divinités qu’il imagine plus parfaites que ce qui est autour de lui et en lui. Mais alors, voulant faire l’ange, il fait la bête. Voulant dépasser l’art, il fait la bondieuserie et toutes les formes de la laideur ; voulant atteindre une morale plus haute que la morale naturelle, il tombe dans tous les pièges de l’immoralité.

La beauté, c’est la vie, non dans des paradis fallacieux que promettent des charlatans pour le temps où nous serons morts, mais dans le présent, autour de nous et en nous. Elle est née avec la première palpitation de la nature, comme la Vénus antique est née de l’écume de la mer. Dès que l’enfant ouvre les yeux à la vie, elle s’offre à lui dans les yeux de cette mère qui épie sur son visage son premier sourire. Elle le sollicite dès ses premiers jeux. Devenu homme, elle lui apporte la joie du travail, la douceur des affections, la consolation de ses peines. Elle pétrit, elle forme, elle possède l’homme durant toute son existence, dans tout ce que, même inconsciemment, il accomplit dans les voies de la vraie morale. Et lorsqu’arrive l’heure, chantée par Tristan, du « retour à l’éternel oubli originel », si, repassant sa vie dans sa mémoire, il peut se dire : « J’ai vécu en faisant mon devoir envers moi-même et envers les autres », c’est encore elle qui, chassant les vaines terreurs de son cœur apaisé, met sur ses lèvres le dernier sourire, comme elle y mit le premier.

Évidemment, une multitude d’hommes, presque tous les hommes, vivent dans l’ignorance de la vraie beauté. L’organisation sociale est telle que seuls quelques-uns, privilégiés, peuvent jouir de ses bienfaits. Mais parce que les hommes ne connaissent pas les joies du travail libre et de l’art véritable, des affections sincères et des plaisirs moraux, est-ce dire que ces joies ne leur soient pas utiles, nécessaires, et qu’elles soient pour eux « un luxe, un surcroît, un heureux superflu » ? Ce serait dire, alors, que les animaux n’ont pas besoin de la liberté des champs, puisque certains sont enfermés dans des étables, que l’enfant n’a pas besoin de soins maternels puisqu’il en est qui sont sans mère et que l’Assistance Publique livre à des trafiquants de chair humaine, que l’être humain n’a pas besoin de soleil, de lumière, d’air, de bonne nourriture et de gaieté, puisqu’il est des hommes qui travaillent sous la terre, qui habitent dans des taudis, qui ne mangent jamais à leur faim et qui sont plongés dans un perpétuel désespoir. Ce serait livrer définitivement l’humanité à l’esclavage et à la haine, à l’imposture et au crime, à la laideur et à l’immoralité.

M. Marion a conclu son article en disant : « La beauté éclate partout dans l’univers. Elle est l’ordre ; l’harmonie, la proportion, c’est-à-dire tout ce qui enchante l’intelligence et d’autre part, vie, liberté, grâce, bonté, tout ce qui remplit d’amour le cœur ». Oui, la beauté est tout cela. C’est pourquoi elle est utile à l’homme.