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conjugués ‒ pour façonner le caractère et la conscience selon les préjugés du temps, la morale et les institutions en vigueur. Il ne faut pas cependant s’exagérer cette malléabilité du jeune âge et s’imaginer qu’il offre une cire molle et vierge attendant l’influence et obéissant sans réaction à la pression des déformateurs. L’enfant apporte en naissant des dispositions héréditaires et un tempérament ‒ tares ou qualités ‒ qui résistent parfois victorieusement à toutes les tentatives faites pour les modifier. Mais, malgré ses insuccès partiels et sa portée limitée, la mesure dans laquelle agit l’éducation est encore suffisante pour inquiéter d’une part tous ceux qui s’intéressent au développement de la personnalité et d’autre part pour expliquer que religions et systèmes sociaux fassent des efforts persévérants pour assujettir l’enfant à leurs desseins. Ajoutons que les scrupules de sauvegarde des premiers ont presque toujours à contrecarrer des tendances et des acquis hostiles tandis que l’école et le groupe familial opèrent davantage ‒ pour la majorité des cas ‒ dans le sens des dispositions natives et du milieu et agissent surtout en renforcement. Avec l’âge l’individu se fixe et se laisse moins entamer. Mais il demeure cependant assez malléable pour s’abandonner aux altérations que lui font subir, par des campagnes intéressées, gouvernants et meneurs, pour abdiquer sans résistance entre les mains des grands et céder aux aberrations jusqu’à leur sacrifier sa vitalité. ‒ L.


MALTHUSIANISME et NÉO-MALTHUSIANISME (ou malthusisme et néo-malthusisme). n. m. Doctrine biologique, économique et sociale, dont le nom vient de Malthus (Thomas-Robert), économiste anglais (1766-1834), qui en formula les premiers principes.

Ce sont les vues sociales et morales des révolutionnaires français du xviiie siècle, notamment celles de Condorcet, ainsi que les théories de William Godwin, protagoniste d’idées communistes, qui amenèrent Malthus à publier les objections qu’il avait formulées déjà dans les cercles savants, contre les plus ardents partisans des systèmes socialistes et des réformes conduisant à l’application de ces systèmes.

Sans nier la valeur des critiques adressées à l’organisation sociale, sans méconnaître la noblesse du but poursuivi par les apôtres d’un changement dans cette organisation, Malthus expliquait que les vices reprochés aux gouvernements ne leur étaient pas entièrement imputables. Des obstacles naturels, indépendants des régimes sociaux, s’opposent à toute réalisation de vues généreuses, à tout perfectionnement des sociétés et des individus et maintiennent parmi les hommes la misère, le vice, la souffrance. La cause principale qui agit constamment et puissamment pour entretenir « cette distribution trop inégale des bienfaits de la nature que les hommes éclairés et bienveillants ont de tout temps désiré de corriger », c’est la tendance constante qui se manifeste, non seulement dans l’espèce humaine mais chez tous les êtres vivants, à accroître les individus plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée. (Darwin allait plus tard utiliser cette vérité pour développer la doctrine de la sélection naturelle).

Pour rendre en ce qui concerne l’homme sa démonstration plus tangible, pour illustrer sa thèse, Malthus confrontait dans une opposition très nette deux principes, ou lois, auxquels il donnait un tour mathématique frappant, qu’on peut ainsi formuler :

1° Toute population humaine, si aucun obstacle ne l’en empêche, s’accroit, de période en période, en progression géométrique ;

2° Les moyens de subsistance, notamment la nourriture, ne peuvent, dans les circonstances les plus favorables, augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique.


Pour établir le premier point Malthus s’appuyait sur la fécondité féminine et sur des accroissements constatés dans les pays où la population n’avait été que peu gênée dans sein expansion. Il admettait que le doublement de la population pouvait avoir lieu, comme aux États-Unis, déduction faite de l’émigration et de la reproduction de l’émigration, durant les périodes envisagées, en l’espace de 25 années.

C’était rester bien au-dessous de la réalité. Au vrai si les femmes donnaient tous les enfants qu’elles peuvent avoir de l’âge de la puberté à celui de la ménopause, si tous les êtres nés pouvaient recevoir les soins qui leur sont nécessaires, tous — presque tous, en admettant une mortalité prématurée inévitable — si, en somme, les obstacles agissaient au minimum, la population doublerait dans une période beaucoup plus courte.

Mais, quelle que soit cette période, qu’elle soit de 13 années comme le voulait Euler, de 10 années, comme le pensait William Petty, de 25 années, comme l’admettait Malthus, qu’elle soit de 50 ans ou même de 100 ans, le fait même, le fait seul de l’accroissement possible en progression géométrique est indéniable. Il conduit à une augmentation énorme et rapide de la population.

Quant à la loi d’accroissement de la nourriture, si l’on peut admettre que, par un développement extraordinaire de l’industrie agricole, les produits récoltés puissent doubler une première fois dans une période de 25 années, il est certain que nous serons en dehors de toute vraisemblance en admettant qu’elle puisse quadrupler dans les 25 années suivantes. Personne ne peut un instant admettre l’augmentation en progression géométrique indéfinie de la production alimentaire. Même il est impossible de l’admettre indéfiniment en progression arithmétique. Un principe agronomique, hors de conteste, celui de la productivité diminuante du sol, celui de la productivité de la terre non proportionnelle aux capitaux et au travail qu’on lui applique, s’oppose à la progression indéfinie des récoltes. Mais Malthus feignit, par une concession exagérée à ses critiques, que ce dernier accroissement pouvait avoir lieu.

Confrontant ensuite les deux progressions, il montrait sans peine que la première l’emportait énormément sur la seconde, qu’il y avait disproportion colossale entre deux lois naturelles, qu’une antinomie formidable existait entre la faculté reproductive des hommes et la productivité de la terre, entre l’amour et la faim. D’où il suit évidemment que la lente progression de la quantité de nourriture entrave l’exubérance reproductive naturelle de la population, forme l’obstacle initial et général à son augmentation rapide, d’où il suit que le nombre des hommes est de toute nécessité contenu dans la limite des produits alimentaires.

La population ne s’accroît donc pas généralement en progression géométrique, elle tend seulement à le faire : la population a une tendance constante à s’accroître au-delà de la limite alimentaire. C’est la loi de Malthus. Elle exprime ou la tendance réelle à un accroissement supérieur, comme celle qui s’est toujours manifestée au cours des temps, comme celle qui se manifeste de nos jours, dans toutes les nations, et dont la conséquence est une pression, variable selon les pays, de la population sur les aliments, ou une tendance virtuelle, qui serait celle d’une société dont les membres agiraient pour refréner, régler leur reproduction et supprimer l’avance que leur nombre pourrait prendre facilement sur les subsistances.

L’obstacle initial, fondamental, au développement de la population est donc le manque de nourriture. Mais il n’agit d’une manière directe et violente que dans le cas de famine. La recherche des subsistances, la crainte du manque et de l’insuffisance, produisent un grand nombre d’obstacles dérivés, habitudes, mœurs,