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lui-même alors qu’il obéira perende ac cadaver. On veut arriver par le sport à ce que l’éducation et l’instruction officielles n’ont pu suffisamment obtenir : vider les cervelles de toute substance véritablement humaine. Voilà ce que l’exhibitionnisme sportif tend à réaliser suivant des mots d’ordre criminels, et réalisera, si l’homme qui possède encore quelque faculté de penser ne réagit pas énergiquement contre cette maléfique mécanisation pour devenir un être bien équilibré, dans l’épanouissement de toutes ses forces, et ne plus être un badaud, un esclave.

L’utilisation maléfique du sport a commencé à la fin du XIXe siècle. Favorisée par le développement de la locomotion mécanique, bicyclette et automobile, elle a été méditée, cherchée, longuement et patiemment conduite par les criminels qui voulaient aboutir à 1914 !… Une période de snobisme anarcho-humanitaire s’était déroulée pendant dix ans et avait lassé les esprits par sa stérilité. On avait exploité jusqu’à l’écœurement toutes les formules pseudo-libertaires du « vivre sa vie » que des primaires illettrés, ridiculement frottés de Darwin, de Nietzsche, de Stirner, d’Ibsen, voulaient réaliser par le cambriolage, la fausse-monnaie et le vagabondage spécial, encouragés en cela par « l’élite » des sans scrupules qui sévissaient en haut lieu. Des cénacles de jeunes imbéciles avaient multiplié les mystifications du décadentisme (voir Symbolisme). L’affaire Dreyfus avait montré d’autre part à tous les repus, à tous les satisfaits de l’ordre social, combien il était dangereux, pour leurs intérêts, de réveiller la pensée des foules, d’exalter leurs sentiments au nom de la Justice, du Droit, de l’Humanité, et de provoquer, comme on l’a dit en manigançant les traités d’après 1914, le « déchaînement d’un idéalisme sans fin » ! Il était temps de revenir aux vieilles disciplines sociales par le mensonge idéologique et par le culte de la force. Il fallait ranimer ce que M. Barrès, le sophiste le plus astucieux de ce temps, appelait « l’énergie nationale » ! Il fallait préparer les nouveaux « soldats de l’an II », qui, même dans les milieux syndicalistes, socialistes et anarchistes, renieraient l’Internationale ouvrière, la Justice et la Fraternité universelle pour se laisser mobiliser et défendre la Civilisation des prétoriens, des prêtres, des financiers et des politiciens ! On répandait le mépris de l’intellectualité en raillant « l’intellectuel ». On complétait le mufle par la brute en enseignant qu’il valait mieux savoir donner un coup de poing que de savoir lire. M. Jules Lemaître écrivait dans ses Opinions à répandre : « Moins d’études, moins de bouquins, moins de bohèmes, moins d’artistes, plus d’enfants, plus de sports, plus d’industries, plus d’affaires. L’avenir de la France est dans ses coffres-forts. » Les combats de boxe, tenus jusque là pour un spectacle barbare, devenaient en faveur. On excitait les « énergies » en les dirigeant vers ce « noble sport » ! On disait avec M. Frondaie : « Pour ma part, je ne suis pas éloigné de croire que si, aujourd’hui un jeune, à vingt ans, révélait soudain du génie, s’affirmait grand écrivain, grand musicien, grand philosophe, il serait socialement moins utile que ne l’est actuellement le grand gamin que vous savez (Georges Carpentier), devenu grand boxeur par le don, la discipline et la volonté !… » Voilà comment on a abouti à 1914 ; voilà comment on prépare encore plus intensivement la « prochaine » !….

Dans un monde farci d’imposture et de crime, où l’on ne travaille plus que pour la Guerre, pour le déchaînement de la barbarie sans fin, parce qu’on ne veut pas d’un désarmement qui serait le déchaînement d’un idéalisme sans fin, il ne s’agit plus d’avoir raison ; il s’agit d’être le plus fort, comme lorsque deux « gangsters » rivaux se trouvent face à face. Devant les rêves de dictature, qui embrument de plus en plus les cerveaux de millions d’hommes et finissent par crever comme des pourritures trop mûres dans des aventures mussolinien-


nes et hitlériennes, toute notion de raison disparaît. On n’a plus besoin de vérité, de justice, de bonté ; on n’a plus besoin de penser, d’apprendre, de savoir ; on a uniquement besoin du poing le plus lourd, du canon le plus puissant, du gaz le plus asphyxiant. L’homme des cavernes se retrouve aux délibérations de la Société des Nations, plus loquace et moins crasseux car il a, depuis mille siècles, inventé la rhétorique et le savon, mais bien décidé à rejeter par dessus bord tout l’effort de ses penseurs, de ses savants, de ses artistes et de l’immense foule de ses martyrs qui ont voulu en faire le frère de l’homme ; cet homme veut retourner à sa caverne et rester un loup pour l’homme.

C’est ainsi que le sport, qui devait faire l’homme complet en forces physiques, intellectuelles et morales, a produit surtout, par son exploitation exhibitionniste, ce qu’on appelle « l’as », le « champion », le « pugiliste », véritable monstre aux muscles énormes et à la cervelle de crétin, qui est l’idole des foules, mais dont la gloire sans fondement s’écroule encore plus vite qu’elle ne s’est dressée. Car ce colosse aux pieds d’argile est promptement « vidé » par l’excès de sa puissance, blessé, mutilé, quand il n’est pas tué par un métier qui devait en faire un Apollon et n’en fait qu’une loque humaine, aussi méprisée qu’elle fut adulée par ceux qui n’aiment que les vainqueurs !… On a pu lire les confessions lamentables de ces « professionnels » du sport, de ces « mastodontes du ring », de ces « centaures » de vélodrome, de ces « géants » de la route, de ces « olympiens » de la piste, qui composent ce qu’un des malfaiteurs vivant de leur exploitation a appelé : « la glorieuse phalange des porteurs de la Torche Sacrée !… ». On a pu voir comment ils deviennent aveugles, sourds, estropiés, fous, incapables de gagner leur vie par un travail quelconque, et finissent parfois comme un Battling Siki dans la vulgaire crapule, après avoir stupidement gaspillé des millions non moins stupidement gagnés. On a pu connaître comment, de l’exploitation de ces tristes « héros » tout un monde de sangsues, messieurs importants et décorés, propriétaires d’ « écuries d’hommes », imprésarios, managers, entraîneurs, arbitres, directeurs et rédacteurs de journaux sportifs, s’engraissent cyniquement en même temps qu’ils exploitent l’imbécillité publique.

Lisez ce compte rendu d’un match de boxe, écrit par le Docteur Legrain :

« Ils étaient là 30.000 dans un immense vaisseau, 30.000 hommes et femmes et même enfants en bas âge, haletants, fascinés par les évolutions, les pirouettes, les coups d’adresse des malheureux athlètes, voués par nature ou par intérêt à des combats hideux, où le peuple, redevenu animal féroce, trouve de sadiques plaisirs.

Ils étaient là étrangement mélangés, bourgeoises très décolletées (car ces réunions sont snobs), demi ou quart de mondaines, panachées de types à physionomie de souteneurs en casquette. Ces spectacles confondent les classes de façon touchante ! Quelle fraternisation !

Mais ce qui est indescriptible et inconcevable même, c’est la physionomie de tout ce peuple, ses manifestations délirantes, cependant que les coups pleuvaient, meurtrissant les chairs, faisant couler le sang, sauter quelques dents, pochant les yeux. La participation du spectateur au combat se lisait sur toutes ces faces, dont les émotions débordaient ; les yeux s’écarquillaient, des vociférations sauvages sortaient des bouches convulsées : Tue-le ; tue-le ; la brute ayant un vague souvenir des ruées humaines où le sang coule au nom de la Patrie ! »

Les autres sports, le « rugby » entre-autres, ne causent pas de moindres « dégâts » et une moindre aberration. Des femmes deviennent folles subitement en dansant pendant des centaines d’heures consécutives. Mais