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en plus ». (Gance). Or, si le dialogue est l’antipode du cinéma, le cinéma est encore plus l’antipode du théâtre. Ils ne peuvent que se heurter et se nuire réciproquement, le cinéma étant l’extériorisation par la multiplication de l’image et du mouvement, tandis que le théâtre vise à l’intériorité par la concentration d’une action fictive réduite au minimum d’image et de mouvement. Il est déjà presque impossible de représenter, sans de graves altérations, le théâtre de Shakespeare ou des œuvres comme Faust, Peer Gynt, etc… Les « tourner » au cinéma et faire hurler ou nasiller par un « haut parleur » les monologues d’Hamlet, les suavités mystiques qui accompagnent la rédemption de Marguerite, la mort d’Ase, même dépouillée de tout son fantastique par la musique de Grieg, serait la fin de tout. L’Enfant de l’Amour, d’H. Bataille a eu l’infortune de fournir la matière du « premier film français cent pour cent parlant ». Depuis, ça a été une curée innommable, et l’on n’a pas cessé de saccager le domaine de la littérature dramatique. Le mal serait relatif s’il ne s’agissait que d’œuvres d’auteurs vivants, qui peuvent se défendre et défendre leur pensée. Mais il s’agit trop souvent d’œuvres dont les auteurs ne sont plus là et qui, malgré parfois des défenses posthumes, sont trahies et vendues par des héritiers indignes. Nous verrons, au mot Tripatouillage, l’extension inimaginable que le cinéma a fait prendre à la piraterie littéraire. On pourrait écrire à l’entrée des cinémas encore plus que partout ailleurs : « Ici, on assassine les grands hommes ! », et ce n’est pas la honteuse complicité de la corporation des « gens de lettres » qui doit justifier la chose ; au contraire !…

De même que pour la parole, le cinéma « pure musique de l’œil » (Altmann), et la musique, pure vision de l’âme, se heurtent inévitablement, comme les vers et la musique quand ils n’ont pas été composés pour se compléter dans une étroite intimité. Que de mariages grotesques, de stupides accouplements n’a-t-on pas vus entre cinéma et musique, suivant la fantaisie obtuse du « pianiste-accompagnateur » ? Il y a de quoi hurler de rage et tout casser autour de soi, il y a de quoi « tirer sur le pianiste » et aussi sur l’écran, quand on voit les conjugaisons monstrueuses imposées à Beethoven, à Mozart, à Berlioz, à tous ceux qui ont parlé avec leur âme et qu’on fait dialoguer avec la sottise exhibitionniste du cinéma ! N’y a-t-il pas une complète aberration du sens esthétique chez ceux qui supportent cela sans être indignés ? Reconnaissons toutefois que le cinéma n’a pas l’exclusivité de ce genre d’infamie. On a vu par exemple, aux Folies Bergères, des athlètes jonglant avec des femmes nues qu’ils déposaient ensuite sur « l’autel de l’amour » ! cela avec accompagnement musical de Shérazade de Rimsky-Korsakov !…

Mais on se soucie bien d’art et de probité chez les « gangsters » qui ont fait leur proie du cinéma, c’est-à-dire la plus écœurante exhibition de la sottise, du cabotinage et de la pornographie ! La foule, qui va toujours au médiocre quand ce n’est pas au pire, dans sa fringale incessante d’illusions nouvelles, s’est d’autant plus engouée de ce cinéma qu’il lui demandait moins de penser et se bornait à l’amuser par l’image. Ce n’était pas elle qui réclamait du cinéma des réalisations d’art qu’elle dédaignait au théâtre où il lui fallait parfois réfléchir pour comprendre. Aussi le cinéma fut-il très vite, on peut dire immédiatement, le système idéal d’abrutissement des foules suivant les voies dirigeantes. Il acheva l’œuvre des sports chez l’homme, il la remplaça pour la femme et l’enfant. On fut immédiatement submergé par des productions « d’une désespérante banalité, qui n’ont souvent pas même le mérite de l’originalité, inspirées qu’elles sont uniquement par le désir de flatter les bas instincts de la multitude pour en battre monnaie, et qui donnent aux spectateurs de tout âge de pernicieuses et de funes-


tes leçons ». (J. Auvernier, Le Larousse Mensuel, 1910).

Depuis 1910, si le cinéma s’est perfectionné dans sa technique, il n’a guère amélioré son niveau artistique, intellectuel et moral. Au contraire. G. Altmann, dans son livre : Çà c’est du cinéma !… a réparti ainsi les éléments de ce qu’on appelle le « film cent pour cent public », le « superfilm » qui est la fine fleur de l’écran.

10% nature, paysages genre carte postale.

10% revolvers et police.

10% poursuites diverses et autos de luxe.

20% bals, dancings, banquets du grand monde, music-halls.

20% intérieurs de familles morales et sentimentales.

30% baisers, cuisses de girls, canapés, « sex-appeal », amour.

Quant au peuple, a ajouté Altmann : « Il ouvre les portières, il porte les bagages, il dit : « Madame est servie », il dit : « Merci » aux pourboires, il fait la foule et crie dans les actualités : « Vive la France ! ».

Dans tout cela, il n’y a que : 1° de la niaiserie sentimentale ; 2° de la sauvagerie ; 3° et 4° du muflisme nouveau style ; 5° de la tartuferie ; 6° de la pornographie. Il y a des riches qui ne sont que des mufles, et des pauvres qui ne sont que des larbins. Il n’y a aucune place pour le travail et pour la pensée, pour la vie libre et pour l’esprit indépendant. Le cinéma glorifie ainsi l’impérialisme du parasite, du malfaiteur, du cabotin, surtout du cabotin en qui la foule adore ses propres turpitudes. Les hommes les plus célèbres, les comédiennes les plus favorisées, ne connurent jamais cette admiration, cette popularité qui entourent les vedettes du cinéma. C’est qu’elles sont elles-mêmes de la foule ayant été, pour la plupart, promues sans études, sans travail, à une célébrité « mondiale » par le scandale, le bluff et le puffisme. Quelle est la jeune fille qui ne rêve aux splendeurs d’Hollywood pour peu qu’elle ait la cuisse bien faite ? Ont-elles besoin d’autre talent ces « stars » qui s’essaient si ridiculement à jouer des personnages et à interpréter des choses auxquelles elles ne comprendront jamais rien ? Aucune véritable artiste ne gagna jamais les millions dont elles sont payées, même lorsqu’elle se prêta au tapage publicitaire spécial qui les accompagne.

Nous ne sommes pas ici pour faire de la morale suivant ce qu’on appelle les « bonnes mœurs », et notre conception de l’éthique n’a rien à voir avec le « bégueulisme » des pharisiens ; mais nous demandons pourquoi on interdit le commerce des cartes transparentes et on poursuit leurs vendeurs, pourquoi on exige une « tenue décente » des malheureuses femmes condamnées au trottoir, alors qu’on laisse s’étaler avec une si triomphante impudeur certaine publicité de cinéma qui relève plus de la prostitution que de l’art ? La carte transparente et la pauvre putain sont discrètes et se dissimulent ; ne les voit que qui veut les voir. Elles ne raccrochent pas ostensiblement et ne sont pas licencieuses comme certaines affiches et certains placards de journaux. Mais, comme toutes les turpitudes, la pornographie devient un art et une vertu au-dessus d’un certain niveau social. Un marchand de cartes transparentes, généralement miteux quand il n’est pas fournisseur de magistrats et de sénateurs, est un « saligaud » ; mais les riches proxénètes du cinéma sont des « artistes », comme leur cheptel qui est de choix et ne doit pas plus être confondu avec la « fille » Élisa ou la « femme » Trumeau qu’ils ne peuvent l’être eux-mêmes avec M. Philibert. Une dame qui joue du serre-croupière avec des milliardaires et des ministres est en droit d’exiger l’admiration du « peuple souverain » pour son « sex-appeal », sinon comme artiste. On lit souvent, à l’entrée des salles de cinéma, des avis de ce genre : « Vu le haut degré de sensualité du film X…, la direction invite les familles à s’abstenir d’amener des