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THÉ
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renouvelaient, chaque jour, les scènes qui se passent à Lourdes au moment des pèlerinages. Riches et pauvres, accourus de toute la Belgique, des nations voisines et parfois des contrées du globe les plus reculées, se pressaient autour de sa pauvre maison, et au contact de sa main salvatrice, les paralytiques se levaient, les sourds entendaient, les aveugles voyaient, les cancéreux, les phtisiques se déclaraient guéris. Le père Antoine fonda une nouvelle religion qui compte, aujourd’hui encore, de nombreux adhérents. C’est à Paris que le zouave Jacob opéra ses merveilleuses cures. Dans son officine, les personnages officiels coudoyaient les ignorants, tous également désireux de s’imprégner du fluide rédempteur qui faisait fuir la maladie. Il guérit le maréchal Forey, le comte de Chateauvillers et beaucoup d’autres notabilités de l’époque ; son succès fut prodigieux. Enfin, de nos jours, sont apparus des thaumaturges qui ne rattachent leurs miracles à aucune croyance religieuse, qui, parfois, sont des athées convaincus. Ils ont pour ancêtre Mesmer, le créateur du magnétisme animal, qui connut, au XVIIIe siècle, une vogue éclatante. Le Docteur Charcot et beaucoup d’autres psychiatres foncièrement irréligieux ont réalisé des miracles de tous points comparables à ceux qu’opèrent les thaumaturges chrétiens. Ce n’est pas en faisant appel à des forces surnaturelles, mais en s’adressant aux énergies latentes de l’inconscient, que Coué put guérir tant de malades déclarés incurables. Contrairement à ce que l’on admit longtemps, la pensée exerce une action efficace, non seulement sur les troubles nerveux, mais encore sur les troubles organiques. Les petites tumeurs de la peau appelées verrues résistent rarement à la suggestion, ainsi que l’ont établi d’une façon rigoureuse les docteurs Farez et Bonjour. La laïcisation du miracle apparait comme un fait accompli ; la thaumaturgie n’est plus qu’une branche de la médecine ordinaire. Et voilà qui démontre que jamais, et nulle part, l’on n’a constaté sur notre globe une intervention de dieu ou d’entités immatérielles. — L. Barbedette.


THÉÂTRE Dans le sens général, un théâtre est un lieu où l’on assiste à un spectacle. Plus spécialement, on appelle théâtre tout ce qui concerne la production et la représentation des ouvrages dramatiques.

Le verbe grec théâstai, d’où sont sortis les mots grec theatron et latin theatrum, signifie : regarder, voir, contempler avec admiration. Dans toutes les langues anciennes, les racines des mots correspondant à théâtre avaient le sens de miracle, prodige, merveille, chose propre à étonner. Et ce sont là toute la psychologie du théâtre, toute la raison de son invention.

De tout temps, l’homme s’est fait une représentation imagée, plus ou moins merveilleuse de la vie, à laquelle il demandait les émotions et les joies qu’elle ne lui procurait pas dans la réalité. Avant toute réalisation plastique et forcément bornée dans ses moyens matériels, le cerveau humain fut un prodigieux « cinéma » sur l’écran duquel passèrent toutes les images nées de son imagination. Ses rêves, durant son sommeil n’étaient-ils pas des « films » que créait son subconscient ? Le désir de voir ses images intérieures en action, sous une forme objective, mouvante, colorée, oratoire, lui fit créer le théâtre. On peut dire qu’il est pour lui une deuxième existence, celle de son double, de cette ombre qui ne le quitte pas, le précède ou le suit, suivant que la lumière de ses cogitations détermine sa vie réelle et ses actes ou qu’elle est leur conséquence. C’est dire toute l’importance que le théâtre a prise dans la vie sociale, tant comme distraction que comme moyen d’instruire.

Voltaire a fort justement remarqué que :

« Le théâtre instruit mieux que ne fait un gros livre », parce qu’il frappe plus vivement l’esprit, il y incruste


son enseignement par le souvenir de l’image. L’imagerie populaire a plus fait pour la transmission des légendes que tous les livres. L’image crée le souvenir sans qu’il soit besoin de réfléchir ; de là le succès universel du cinéma.

Le théâtre inspire au spectateur des passions qu’il ne posséda jamais, des sentiments nouveaux pour lui. Il lui offre des exemples héroïques qui lui plaisent parce qu’il se substitue facilement et volontiers au héros. Pendant la durée du spectacle, et après, par le prolongement du charme, le miséreux, la tête à gifles, le mal fichu, le capon, se voient en Crésus, Spartacus, Apollon, le Cid, en « ver de terre amoureux d’une étoile », puis retourne plus résigné à sa condition misérable. Les Deux Orphelines et les Deux Gosses trouvent tous les soirs cinq cents femmes, blanchisseuses ou comtesses, dont le cœur frémit maternellement pour eux, qui sont prêtes à leur ouvrir leurs bras, à les adopter, à en faire leurs héritiers, mais qui, à la sortie, passent indifférentes et dégoûtées à côté des vraies orphelines et des pauvres gosses crachant prématurément leurs poumons en criant les journaux du soir. Ces femmes sensibles, tout comme leurs maris et leurs amants, ont épuisé la provision de sensibilité qu’elles s’étaient découvertes au spectacle de la fiction dramatique.

Le théâtre, c’est-à-dire l’expression dramatique, tragique ou comique, a toujours été la plus exacte interprétation de la vie populaire, le reflet le plus fidèle de ses états de civilisation. Chaque peuple a eu le sien qui s’est formé comme sa littérature, avec lui, indépendamment de toute influence étrangère ou d’un art plus avancé. Ainsi, le théâtre antique n’eut aucune influence sur celui du moyen âge occidental. Celui-ci sortit du peuple, comme était sorti le théâtre grec. Ce ne fut que lorsque des conventions de plus en plus étrangères à la vie populaire se mêlèrent à l’art dramatique qu’on ressuscita le théâtre antique, ou plutôt qu’on tenta de le ressusciter littérairement, esthétiquement, mais non comme le retour à une forme de vie qui n’était plus et ne pouvait plus être.

Le premier but du théâtre semble avoir été de distraire, d’amuser ou d’émouvoir. C’est son but vu par la doctrine de « l’art pour l’art ». Mais il était inévitable que, mêlé à la vie, il prît une portée morale comme tout ce qui s’offre à l’observation et au jugement humains. Il était non moins inévitable que les créateurs des fictions dramatiques eussent l’idée de leur donner un sens moral plus ou moins inspiré d’une éthique particulière à eux ou à des groupes. Le théâtre, tout en étant un déroulement d’action et d’images plus ou moins merveilleux, propres à amuser ou à terrifier, a pris un caractère pédagogique, philosophique et social. Aristophane a fait dire à Eschyle, dans la comédie des Grenouilles : « Le poète est à l’âge viril ce que l’instituteur est à l’enfance ; nous ne devons rien dire que d’utile ». Victor Hugo n’était pas moins convaincu de la puissance éducative et du rôle social du théâtre comme des autres arts. Il disait : « Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde ». Il estimait que le théâtre est « une chose qui enseigne et civilise ». Il pensait qu’on n’assiste pas impunément à de mauvais spectacles, pas plus qu’on ne lit sans en être flétri de mauvais livres.

Suivant les conceptions des uns ou des autres, la valeur morale du théâtre, ses rapports avec le Bien et le Mal, son rôle éducateur et social, sont diversement appréciés. Déjà Platon avait proscrit le théâtre de sa République. Solon l’interdit pendant vingt-cinq ans, J.-J. Rousseau a estimé, avec son école, que « le théâtre qui ne peut rien pour corriger les mœurs peut beaucoup pour les altérer ». Il ne tenait pas compte que ce sont les mœurs qui font le théâtre tout comme