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l’ombre s’efface

Je sursautai en jetant une exclamation et je répon­dis, vivement intéressée :

— Non, je ne le savais pas.

Le vieux valet de chambre se rassurait et il pour­ suivit d’une voix plus ferme :

— Après l’accident survenu, M. Hervé a été fou de désespoir. Il aimait Mme Rodilat depuis toujours, et chaque fois qu’il voyait monsieur son frère, il le cou­vrait de reproches furieux.

Je me sentis pâlir, parce que je pensais que mon cher Jacques souffrait atrocement lui-même au souve­nir de ce drame.

— Il lui disait qu’il avait brisé sa vie. Son père avait beau lui démontrer que ses reproches étaient inutiles, mon jeune maître ne cessait d’accabler M. Rodilat de sa colère. Devant toutes ces paroles pénibles, M. Rodilat n’est plus revenu chez nous. Or, M. de Gritte, mon maître, voudrait revoir monsieur votre mari. Il ne peut sortir, il souffre d’un accès de goutte. Il voudrait consulter M. Rodilat au sujet d’un livre que ces messieurs composaient ensemble. Je pense que M. Rodilat voudra bien venir et que M. Hervé se montrera plus calme. Tant de jours ont passé depuis ce temps !

J’étais fort émue par cette requête et assez embar­rassée pour la présenter à mon mari. Je n’avais pas été longue à m’apercevoir que Jacques éloignait toute allusion à cette sœur si regrettée. La terrible aventure était une blessure ouverte dans son cœur, et, s’il l’ou­bliait parfois en ma société, je savais qu’elle était toujours présente à son esprit.

La voix du vieil homme résonna encore à mes oreilles :

— Je suis content d’avoir trouvé Madame seule. Je suis sûr qu’elle saura persuader Monsieur et qu’il ne se souviendra pas trop qu’il a été traité d’assassin par M. Hervé. Dans la vie, il faut savoir oublier.

Cette parole si sage me parut bien à propos. Il avait raison, le brave homme, et je pouvais faire mon profit de son expérience. Moi aussi, j’aurais dû oublier le mystère de ma naissance, et je m’y cramponnais pour me torturer. Chacun avait son secret qui le rongeait.

Hervé de Gritte avec ses regrets, Jacques avec ses