Page:Fiel - Le fils du banquier, 1931.djvu/48

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quérir une place. Il fallait à n’importe quel prix se caser dans le compartiment, supporter l’étouffement, abdiquer la politesse, se conduire comme une force qui ne connaît rien d’autre.

Gérard apprenait la vie, la vie de la fournaise, la vie de ceux qui sont pressés, qui sont ivres de bruit et de travail, qui ont perdu le contrôle de leur libre arbitre devant l’heure qui avance, la faim qui tenaille, la fatigue qui les irrite.

Le jeune homme ne voulant pas participer à ce match de façon discourtoise, laissa passer deux ou trois trains, toujours plus pleins, toujours plus houleux. Finalement, il se décida devant un compartiment où il monta le dernier, risquant de laisser son bras se prendre dans la portière qui se fermait. Il frissonna d’angoisse rétrospective, comprenant qu’il fallait agir vite parmi ceux qui agissent vite.

Gérard parvint chez son père après 7 heures.

La femme de ménage était là :

— Je te fais toutes mes excuses, père… Tu ne peux te faire une idée de la bousculade du métro !… Les gens s’y écrasent littéralement… Tu vas bien, depuis tout à l’heure ?

— Très bien, mais le temps m’a paru long sans toi… As-tu obtenu un bon résultat ?

— Pas encore, répliqua Gérard avec une voix gaie, mais j’ai bon espoir…

— Allons, tant mieux !…

La femme de ménage intervint :

— Vot’ manger est prêt, M’sieu Manaut… Alors, c’est vot’ fis, ce grand gas ?

— Oui, Madame Wame… et vous pouvez partir si vous voulez… mon fils me servira et m’aidera pour le reste…

Gérard restait interloqué. La familiarité de cette femme le déroutait. Puis, ce qui l’étonnait aussi, c’était cette appellation de Madame que son père octroyait à cette modeste servante.

Il n’avait pas été habitué à ces façons…

Il ne dit pas un mot, réfléchissant à ces choses, et n’ayant pas conscience de son attitude dédaigneuse.

La femme reprit :

— C’est un beau gas, c’est sûr, mais il a l’air un peu fier… On dirait un monsieur…

Evidemment, Mme Wame ne savait pas qui elle servait. Un jour, on l’avait requise pour s’occuper du ménage d’un monsieur malade qui habitait là, et elle était venue sans s’inquiéter de son nouveau client. Pour elle, le principal était de gagner. C’était une bonne créature, simple, disant tout ce qu’elle pensait, amie de ceux qui la faisaient travailler.

Elle croyait M. Manaut un ancien employé et ne lui demandait rien.