Page:Fiel - Le fils du banquier, 1931.djvu/72

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Plit, après cet ordre qui le blessait profondément, fut décidé à mettre son patron en garde contre Gérard. Il fallait se défendre. Son honneur d’ouvrier ne pouvait se laisser écraser par un homme qui trompait tout le monde sur sa véritable personnalité.

Du moment que Gérard Manaut était un amateur qui avait secondé son père dans la dilapidation de l’argent des autres, car Plit aujourd’hui les accusait dans sa fureur, il n’avait qu’à se tenir tranquille. On ne vole pas la place d’un honnête ouvrier. On ne va pas faire le joli cœur chez les braves gens. Il éclairerait Bodrot pour lui rendre service. Il voulait devenir son gendre. Mathilde était une jeune fille accomplie, et c’était elle qu’il ambitionnait de donner comme bru à ses parents.

Il s’arrangea pour voir le patron seul. Comme il était l’ouvrier le plus ancien et le plus expérimenté, Bodrot lui demandait conseil pour le choix de l’acier.

Le suivant dans la pièce de réserve où était la marchandise, il lui lança soudain :

— Patron, vous savez qui vous avez comme ouvrier en ce Gérard Manaut ?

Bodrot le regarda fixement pour savoir où il voulait en venir. Il répondit avec circonspection :

— Je sais que c’est un brave garçon, qu’il travaille bien et qu’il est habile…

— Oui, c’est possible ; mais ce que vous ne savez pas, c’est qu’il est un ancien riche… Son père a fait banqueroute…

Ici, Plit brodait, mais la rancune le poussait. Il continua d’une voix acide :

— Lui, le fils à papa, ne travaillait pas. Il se contentait de dépenser l’argent de son père. Elégant mirliflore, il dînait dans les beaux restaurants, s’habillait chez les bons tailleurs, allait au théâtre… Mais, un jour, à force de vivre dans la dépense, on ne sait plus s’arrêter et tout craque… Notre beau Gérard a dû travailler pour donner du pain à son père qui a la jambe cassée… Voilà, Monsieur Bodrot, qui vous avez dans votre atelier.

Le père Bodrot ne savait plus où il en était. Il lui semblait qu’il venait de recevoir un coup de massue qui l’étourdissait.

Il contemplait son ouvrier, et celui-ci vit un tel ahurissement douloureux sur le visage du malheureux homme qu’il eut un remords de sa dénonciation. En même temps, il reconnut que la sympathie de Bodrot pour Gérard était profonde. Un désespoir l’envahit et il murmura :

— Patron, je n’aurais pas dû vous raconter ces choses…

— Vous avez bien fait, Plit… Il faut savoir à qui l’on parle, chez soi…