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Il la guetta, se dissimulant de son mieux dans un café faisant face à la sortie. Il la vit se séparer de Marcelle et se hâter vers son autobus.

Ce fut un jeu pour lui de la rattraper. Il remarqua son visage radieux et sa surprise émue…

— Mademoiselle, seriez-vous assez aimable pour me permettre de faire quelques pas avec vous ? nous prendrons l’autobus à la prochaine station…

— Mais volontiers, Monsieur…

Colette remarqua tout de suite l’air troublé de Jacques Balliat. Il ne possédait plus cette aisance souriante qui la charmait tant.

À peine si elle osait regarder son compagnon, tellement elle avait peur de ce regard sombre et de cette bouche qu’un pli amer transformait.

— Mademoiselle, commença Jacques, vous avez sans doute compris que je vous aimais. J’ai cru que vous répondiez à mes sentiments. Alors que j’étais joyeux, avec un cœur plein de rêves, qu’ai-je appris ? que vous étiez fiancée…

— Mon Dieu, murmura Colette, dans un souffle à peine distinct, et avec qui ?

— Vous poussez l’hypocrisie jusqu’à me demander avec qui ? poursuivit Jacques d’une voix rauque où la colère grondait, je vais vous le dire : avec un fermier Sosthène Irmain… Il paraît que la vie des champs est votre idéal, et que vous n’aspirez qu’à quitter Paris… Pourquoi ne pas m’avoir prévenu, et m’avoir caché vos ambitions ? J’ai cru ne pas vous être indifférent, mais je sais maintenant, que votre sourire est aussi trompeur que vos yeux… et je suis douloureusement déçu, bien douloureusement.

Colette était tellement terrifiée par ces paroles que sa gorge ne pouvait laisser passer un son. Elle aurait voulu se défendre, mais le coup se montrait si soudain et si violent, qu’elle sentait ses forces l’abandonner. Elle ne pouvait qu’accomplir le mouvement de la marche.

D’ailleurs, comment discuter en pleine rue, à proximité du logis familial et courir le risque d’être entendus des voisins qui rentraient chez eux ?

Elle se cramponnait de toute son énergie au peu de courage qui lui restait, pour ne pas laisser fuser les sanglots qui lui serraient la gorge.

— Naturellement, acheva J. Balliat, je trouverai vite, une jeune fille sincère… Votre amie, me plaît beaucoup, et j’ose croire qu’elle m’acceptera comme mari…

Ce fut le coup de poignard asséné soudain.